Magritte - «Ceci continue à ne pas être une pipe» -
Paris est une jungle et l’exposition du Douanier Rousseau au Grand Palais est là pour nous le rappeler. Autre jungle, non pas figurative mais bien jungle au figuré tant le monde s’y presse, l’exposition Cézanne et Pissarro au Musée d’Orsay.
Entre les deux, un îlot presque sauvage, le musée Maillol ! L’exposition «Magritte tout en papier» qui s’y déroule est un vrai bonheur. Les titres joyeusement insolents de Magritte sont là pour reprogrammer la perception que l’on aura nécessairement – IL le veut – de son œuvre.
Car Magritte donne un cours magistral au spectateur. Il dirige sa perception tout en l’étirant avec facétie. Eh oui, un serpent chez ce peintre, serpent de gouache, prend des allures de dentifrice. Magritte provoque, éveille. Multipliant les avertissements, les provocations salutaires, sollicitant : «ceci n’est pas une pipe». Et plus loin, «ceci continue à ne pas être une pipe».
L’affiche choisie par le Musée Maillol représente une chaussure se terminant par un pied.
Dans un glissement métonymique l’instrument et l’utilisateur, l’organe et l’artifice se rejoignent comme soudés par le lien fonctionnaliste de l’utilité. Un pied c’est fait de façon innée pour marcher, une chaussure, imitation humaine de l’organe pour protéger l’organe, aussi ! C’est peut-être ça le sens de ces créatures mixtes mythiques qui frappent nos imaginations et que sont centaures, silènes, minotaures et autres sirènes. Un lien d’utilité artificiel – c’est-à-dire inventé par l’homme – qui domine et accouche de créatures hybrides. Un lien qui prolonge et se substitue à la création naturelle. L’homme et ses parures ne cesse de s’hybrider.
Toujours régie par ce principe de la métonymie, la toile intitulée « Le viol » déclinée en plusieurs versions, présente un visage de femme – la victime - qui est en fait un agrégat des organes attentés par le violeur. La femme représentée subit en quelque sorte deux fois le viol. Le deuxième viol étant un viol représentatif d’une femme niée en tant que sujet, réduite à la chair blessée, aux organes qui la différencient d’un homme.
Peintre intellectuel, brasseur et casseur de ses propres concepts, surréaliste puisant ses énigmes au grand code du rêve. Visionnaire farceur qui joue avec nos classifications, qui joue avec les mots qu’il placarde à l’intérieur du dessin. Les deux grands types de référents (mots et images) rivalisent souvent au sein de l’œuvre, créant un décalage entre ce que l’on lit, ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas et qui est encore plus important.
Notre imagination rêveuse et cultivée est appelée à reconstruire les dessins-rébus de Magritte. Des rébus faits de conflits représentatifs, de collages, de décors en trompe-l’œil savamment mis en scène ; avec ce fameux procédé de la mise en abyme, exhibitionnisme commentatif où l’œuvre est peinte dans l’œuvre elle-même et la commente - le tableau peignant le ciel et se confondant avec lui.
«Ceci n’est pas pipe», donc. Pourquoi ? C’est bien une pipe qui est peinte. Parce que le référé « pipe », l’objet fumant auquel on se réfère n’est pas de l’art. Parce que l’art travestit, transforme et sublime tout ce à quoi il se réfère. Il excède tous les référés et capitalise les référents, les emboîte, les unifie sans jamais se réduire à eux. Magritte impressionne jusque dans les affiches syndicales qu’on lui commande. A la fin, devenu «vache», plus vitriolant dans son propos, plus subversif parce qu’incompris, mal aimé, l’artiste décline ses aigles de cauchemar. Comme celui picorant le foie – ou est-ce le cœur – d’une jeune-fille. Magritte fait alors jouer des couleurs plus criantes, avec un air de cubisme et de fauvisme dans la représentation.
Inquiétante étrangeté d’une maison du bord de nuit éclairée par un réverbère. Et le ciel qui dit tout le contraire avec sa lumière diurne un peu canine, sa lumière entre chien et loup. Parenthèse dans le jour qui commence et où le fantastique semble pouvoir surgir n’importe quand. Le langage du rêve peut alors devenir celui de la réalité.
C’est tout cela Magritte. Le jeu de l’interprétation, la tentation de comprendre le rêve, observatoire distordu de nos réalités pour mieux saisir la vie et un présent complexe qui se dérobe constamment entre une matière révolue et un tableau à construire. Magritte ré-encode le rêve dans un langage encore plus universel et encore plus subjectif, la création artistique.
L’exposition « Magritte tout en papier » est une jubilation pour l’esprit. Chacun se penche sur les dessins et tente d’abord de comprendre la corrélation entre le titre et ce qu’il voit. Le spectateur est invité à réagir, il n’est pas passif, il n’est pas l’otage de l’art. Attendant que le voisin nous cède la place devant l’œuvre, on dissèque, on joue à l’apprenti-démiurge. Et puis parfois on échange un regard stupéfait avec un parfait inconnu qui semble penser lui aussi : mais qu’a-t-il voulu dire ?
Devant moi un temps, deux sexagénaires coupées « Deneuve » haussaient synchrones les sourcils devant une toile de la période «vache» de Magritte. Elles murmuraient : « mon dieu, ça n’a pas de sens, de quoi ce pauvre garçon a-t-il pu manquer pour délirer ainsi ? »
Pourtant même quand on croit venir à bout de la signification d’un dessin, bien sûr dans sa globalité l’œuvre triomphe toujours de son spectateur critique. Cette exposition qui présente un pan inhabituel de l’œuvre de Magritte, ses dessins préparatoires, ses esquisses, ses collages, sa correspondance bien dessinée, ses études à la gouache ou tirées de peinture. Un versant palpitant. Le spectateur sort heureux et transfiguré par cette expérience «laborantine». Exposition « Magritte tout en papier » au Musée Maillol jusqu’au 19 juin. Adresse : 61 rue de Grenelle 75006 Paris. Site : www.museemaillol.com
Allez-y ! Ceci continue à ne pas être à manquer….















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