Truman ne capotera pas
(Photo de Jack Mitchell sur www.jackmitchellphotographer.com)
Le Truman en question n’a rien à voir avec le président américain du même nom. « Truman Capote », le film de Bennett Miller dédié à l’écrivain américain semble bien lancé. Il faut dire que la campagne publicitaire fut à la hauteur de l’événement. Evénement littéraire ou cinématographique ? C'est le jeu dangereux auquel on se livre quand on adapte un monstre. On ne laisse cependant de s’étonner, est-ce que Truman Capote (un nom déjà en soi génial) est un écrivain populaire ? Est-ce que Tennessee Williams est populaire ou est-ce qu’il ravit les intellectuels ? Signalons que Richard Brooks, en 67, avait déjà adapté ce monument littéraire.
Dans le remake, donc, Philip Seymour s’est identifié avec une bonhomie surprenante à l’auteur de De Sang froid. Récit véridique d'un meurtre multiple et de ses conséquences.
Un récit comme le sous-titre l’indique, et non un roman. Mais un récit littéraire sur des meurtres survenus à Holcomb dans le Kansas en novembre 59 où deux jeunes repris de justice assassinèrent une famille d'agriculteurs sans le moindre mobile.
Le livre qui a fondé le monstre que l’on admire et pas seulement pour ce roman inspiré d’un fait divers, est un livre froid, implacable, une dissection de mobiles inexistants. Une réflexion conjuguée sur la gratuité du meurtre, la marginalité et la peine de mort.
Rappelons ici le précédent considérable de Joris Karl Huysmans abordant le meurtre gratuit sous l’angle bien plus cruel encore du dandysme (ou comment le meurtre est érigé en art par l’être cultivé, misanthrope et amoral) dans le chef d’œuvre de décadentisme A rebours en 1884. Pour ceux qui veulent le découvrir ou redécouvrir en ligne, www.huysmans.org vous donne accès à sa vaste bibliographie en accès libre (puisque libre de droits). Même gratuité du meurtre qui fascine écrivains et cinéastes dans, bien bien plus tard, L’inconnu du Nord Express d’Alfred Hitchcock adapté du roman magistral de Patricia Highsmith
Revenons à Truman l’écrivain. 24-84. Ce sont ses dates de naissance et de mort. Soixante ans de vie. Truman Capote a eu l’élégance de naître et mourir à un âge tout rond qui se retient facilement. Trêve d’humour noir qui n’aurait pas déplu à cet esprit caustique, l’écrivain est incernable. C’est un enfant abandonné à l’âge de 5 ans par sa mère, un homosexuel un temps reporter pour l’excellent New Yorker, un chroniqueur mondain et un observateur peu amène, un romancier qui ne flatte pas le lecteur. Et qui peut-être ne se flatte pas lui-même. Dans la foulée, il n’épargne pas bien sûr les stars new-yorkaises qu’il fréquente. «Je peux briser la vie de n'importe qui à New York, si j'en ai envie, disait-il.» Aimable le monsieur, on vous l’avait dit.
Le film de Miller se concentre évidemment sur l’œuvre magistrale de Truman Capote : De sang froid.
Pas sur Breakfast at Tiffany’s – qui donnera « Diamants sur Canapé » chez nous. Une comédie plus grinçante dans le texte de Capote qu’elle ne le devient dans l’adaptation à l’écran de Blake Edwards avec dans le rôle principale de la petite marginale qui virevolte, la sublimissime Audrey Hepburn.
Le chef-d’œuvre de cet écrivain sans concession n’est curieusement pas une occurrence unique dans le thème principal. Il y aura une redite à De sang froid, Cercueils sur mesure. Autre autopsie d’un meurtre.
Les Domaines hantés, La harpe d’herbes, Les Muses parlent réédités entre 2000 et 2003 dans la collection de poche Imaginaire des éditions Gallimard.
Pour l’instant pas de rééditions notables pouvant ravir les bibliophiles et séduire les nouveaux lecteurs. Comment ! Après un tel lancement, il faudrait se satisfaire d’une déclinaison à partir du prochain DVD ? A quand une édition sérieuse, complète, dynamique et classieuse de Truman Capote en La Pléiade ?
Terminons sur cette citation de l’écrivain qui reste extraordinairement d’actualité :
«A moins d'avoir une ambition extraordinaire, une femme ne devrait pas trop se soucier de faire carrière. Ça peut marcher jusqu'à un certain point, mais il y faut une ambition surhumaine.»
Une question court sur les lèvres des compétiteurs machos du PS qui devraient peut-être réfléchir à un programme au lieu de multiplier les déclarations de candidature et de toutes sortes. La même qui se déploie dans les unes existentielles de Paris Match : Ségolène a-t-elle « une ambition surhumaine » ? Royale, à tout le moins.


ah, le grand Huysmans...
Rédigé par: wrath666 | 21/04/2006 at 20:56