Au jeu de la vie et de la mort…quand Total débauche Toyal
Avertissement : Un sujet d’actualité ne cessant d’évoluer et l’affaire Toyal ayant connu de nombreux rebondissements, cette enquête a été réalisée en plusieurs strates. C’est celle que j’évoquais dans ma blog-note « DLUO de la Presse ». Au moment où nous reprenions cet article, le 10 avril 2006, le député Jean Lassalle en était à son 35° jour de grève de la faim. Il avait déjà perdu 21 kilos mais sa volonté, elle, ne fléchissait pas. Aujourd’hui, 14 avril une issue pourrait être trouvée. Jacques Chirac et Dominique de Villepin ont contacté Jean Lassalle tandis que Nicolas Sarkozy – l’homme « providentiable » -s’apprête à rencontrer le numéro 2 de Toyal.
Toyal plus qu’une usine, un groupe international :
Entre Total et Toyota, il y a … Toyal. Qui connaissait Toyal jusqu’alors ? Avouons-le, pas grand monde, avant la médiatisation de la grève de la faim d’un député basque, Jean Lassalle, également maire de Lourdios-Ichère dans les Pyrénées-Atlantiques.
Par cet acte exemplaire, d’aucuns disent disproportionné et suicidaire, Jean Lassalle espère sauver les emplois de l’usine de Toyal Europe située à Accous. Le service commercial est lui implanté en région parisienne. Et pourtant il s’agit d’un groupe. Toyal Europe, filiale de Toyal Aluminium KK au Japon, a des usines dans le monde entier : Amérique du Nord (Toyal America Inc), Asie et Pacifique, bien sûr avec Toyal Japon. L’usine d’Accous
(voir photo) est l’unique usine de Toyal dans la zone Europe et dessert non seulement l’Europe mais également l’Afrique et le Moyen-Orient. Que produit ce groupe ? Des poudres et pigments d’aluminium qui finiront en pâtes pelliculantes, matière première indispensable aux industries de peintures anti-corrosion, ces fameuses peintures métallisées qui embellissent nos voitures. Pâtes pelliculantes que l’on retrouve encore dans la hi-fi, la téléphonie mobile, les cosmétiques, le can coating et le coil coating.
Nouvelle unité de production ou délocalisation ?
Pourquoi ce député-maire UDF a-t-il entrepris une grève de la faim ? Parce que cette usine du Pays basque qui fait vivre plus d’une centaine de salariés, loin de devoir fermer pour cause de mort économique - le secteur étant viable, les produits que nous utilisons réclamant des revêtements « sexy » - a le projet de se délocaliser. Interrogé par des journalistes de TFI, le directeur se défendait d’un telle tentation mais ne convainquait pas l’ouvrier qui, passant dans le champ, était invité à s’exprimer.
En réalité, ce n’est jamais, selon Toyal Europe, qu’une nouvelle «unité de production » qui va s’ouvrir à Lacq à seulement 65 km. Mais Jean Lassalle n’est pas dupe. Pour lui derrière le -Y- de Toyal il y a un –T-. Pour ce courageux député-maire, c’est Total qui est à l’origine de cette délocalisation. Car il s’agit en effet de délocaliser l’usine sur le site de Total à Lacq. Sur le site – web, cette fois - de Toyal, silence radio.
A la rubrique news, aucune mention n’est faite de l’usine qui doit s’ouvrir à Lacq. C’est de l’usine d’Accous, et seulement d’elle, que l’on continue à parler en se félicitant de sa propreté écologique, des normes iso venant récompenser sa parfaite intégration au paysage de la vallée d’Aspe. Cependant, après le battage médiatique qu'a connu cette affaire quoique traitée partiellement, l'accueil du site France avertit ses lecteurs dans un communiqué qui sent l'agacement : "nous ne délocalisons pas".
Selon un communiqué, la grève de la faim « offusque » 33 salariés de l’usine Toyal à Accous.
Encore plus surprenant, ce communiqué – manipulé ? Ou sincère ? – daté du 13 mars 2006, par le biais duquel les employés de Toyal Europe demandaient l’arrêt de la grève de la faim du député-maire, qui, selon eux, non seulement nuit à sa santé mais nuit aux employés de Toyal. Le comble ! Ce sont donc trente-trois salariés de l’usine d’Accous qui ont signé une pétition pour demander au député de «cesser sa démarche et de laisser la société Toyal Europe et ses salariés vivre et se développer» - nous citons le communiqué diffusé par les employés. Une grève de la faim qui « offusque » - ce sont leurs mots – les pétitionnaires…
Pour ces 33 bons élèves, (ils sont 166 au total), à soutenir la version de la Direction de Toyal Europe : «Il ne s'agit pas de supprimer les emplois, mais de développer des productions pour alimenter de nouveaux marchés».
« Je ne suis pas candidat au suicide » - Jean Lassalle
Cependant Jean Lassalle ne veut pas céder avant d’avoir obtenu l’assurance que l’usine d’Accous ne fermera pas. «Je ne suis pas un candidat au suicide – pouvait-on lire sur le site de l’UDF - mais plutôt quelqu’un qui se jette à l’eau pour sauver quelqu’un qui se noie. Je pose un acte d’espoir. Une chose est certaine, je ne cèderai jamais ».
Sa volonté semble inflexible, il en est à sa cinquième semaine sans rien avaler que l’eau vitale à sa survie.
Thierry Breton fut d'abord en ambassade mais son intervention en dépit de la couverture médiatique que reçut cette affaire ne fit rien bouger. Puis la presse délaissa "l'affaire", le CPE la préoccupant davantage que la santé de Jean Lassalle. Aujourd'hui sorti du CPE, celui-ci ayant été "remplacé", l'affaire Toyal réapparaît et pourrait être débloquée.
Les 33 pétitionnaires soucieux de leur image, la confondant avec celle de leur Direction, se déclareront-ils offusqués pour eux-mêmes si personne, malgré les derniers rebondissements, ne devait céder que le corps devant la faim ? Jean Lassalle a employé cette voie extrême parce que le champ politique lui semblait ne pas devoir suffire à garantir le maintien de cette usine. Un idéalisme qui est loin d’être salué par l’ensemble de ses pairs politiques. Le Y de Toyal deviendra-t-il célèbre ad mortem, masque funéraire de la firme Total ?
A qui profite cette délocalisation ?
Mais la question demeure, d’autant qu’elle n’a été soulevée à aucun moment par les médias. Qu’est-ce que ça rapporte à Total ? On sait que l’avantage pour Toyal est de bénéficier d’un site déjà sécurisé par Total, le site actuel d’Accous posant de vraies contraintes d’environnement, même si Toyal, sur son site web, est fière de les dépasser.
Mais à Total ?
« Le désert industriel de Total »
(site sécurisé de Total à Lacq). Selon Saturnin Garcia, délégué CGT sur le site Total de Lacq que nous avons interviewé : «La plateforme industrielle de Total est née dans les années 50-60. Elle employait 2500 salariés. Aujourd’hui Total a baissé son activité de moitié, 900 personnes dans la pétrochimie et 300 employés dans la chimie.» Mais pour le spectateur profane des jeux économiques le mystère n’est pas dissipé. Il poursuit : « cette baisse d’emplois génère des tensions. On accuse Total d’avoir soutiré la matière première gazière et d’avoir laissé derrière lui un « désert industriel ». »
Total veut soigner son image
Pour pallier aux critiques, le groupe Total aurait ainsi « arrosé » pour attirer dans la région toute sortes d’activités extérieures sans en créer lui-même directement, n’étant « pas toujours très regardant sur les entreprises qu’il attirait».
Attirer Toyal à Lacq participerait de cette politique de palliation de Total qui « cherche à se faire de la pub quant à la création d’emplois » poursuit encore ce syndicaliste de la division chimique de Total, Arkéma. Car aujourd’hui Total doit redorer son blason. Total qui cherche à se débarrasser d’Arkéma, « pas très proprement » selon les salariés d’Arkéma, cherche donc à compenser les critiques par quelques coups de pubs judicieux. Mais en attirant Toyal à Lacq, Total, bien sûr, ne crée pas des emplois qui n’existaient nulle part mais délocalise ce qui existe déjà ailleurs. Le discours tendant à faire croire que Toyal se développe en créant une unité de production supplémentaire tout en maintenant son usine à Accous est une vérité avec une date de péremption dans 5 ans. L’usine ne fermera pas tout de suite mais elle fermera. Le problème, c’est que si à Lacq le bassin de l’emploi est déjà actif, à Accous la situation est différente. Très différente.
Indélocalisables
Dans ce microcosme rural, il n’y a rien d’autre que Toyal pour faire vivre des salariés indélocalisables, en double-emploi. Salariés à Toyal pour faire vivre des exploitations agricoles sinon condamnées. 65km ce n’est rien sur le papier mais pour les employés d’Accous c’est infranchissable et ne permettrait pas le maintien de leur activité agricole. En outre, d’ici là, l’usine de Lacq aura déjà engagé des locaux, et les salariés d’Accous, une fois l’usine fermée, devront renoncer à leur exploitation. Les syndicats de l’usine d’Accous demandent donc à sa direction des investissement lourds qui fixeraient de façon certaines la production à Accous. Eux ne se reconnaissent pas dans le discours des pétitionnaires de leur usine.
« Total a plus de pouvoir qu’un préfet dans la région » - Saturnin Garcia
Jean Lassalle ne veut pas mettre en cause trop frontalement Total, qui, toujours selon Saturnin Garcia « a plus de pouvoir qu’un préfet dans la région ». Ce député UDF, héros de sa région car héroïquement dévoué à elle, s’est donc contenté de déclarer que Total n’avait pas besoin de Toyal, et donc, de ce coup de pub pour développer l’emploi à Lacq. En clair, Total n’a pas besoin de débaucher pour embaucher.
Epilogue
10 avril 2006, ce communiqué discret dans les colonnes de Libération :
« Sarkozy a écrit une lettre au PDG de Toyo Aluminium, maison mère de l'usine Toyal d'Accous (Pyrénées-Atlantiques), dans lequel il s'engage à «apporter toute l'aide nécessaire pour rendre le projet d'implantation [...] plus compétitif à Accous que sur tout autre lieu d'implantation à l'étranger». Le député UDF Jean Lassalle observe depuis le 7 mars une grève de la faim pour protester contre la «délocalisation à terme» de l'usine en question. »
Une nouvelle question doit alors être soulevée. Quelle délocalisation à l’étranger ? Cette délocalisation sur le site de Lacq n’était-elle qu’une étape vers une délocalisation de l’unique usine de Toyal Europe ailleurs qu’en France ?
Un communiqué qui brouille les cartes, avec l’immixtion dans cette affaire, qui concernait jusque là le ministre de l’économie Thierry Breton, d’un ministre de l’intérieur sur tous les fronts, que d’aucuns risquent de trouver décidément très polyvalent…
L’intervention du « providentiable » Nicolas Sarkozy qui doit obtenir du n°2 de Toyal Japon la garantie que l’usine d’Accous ne fermera pas et enterrer les projets de délocalisation va-t-elle refermer le chapitre de l’action héroïque du Député-maire Jean Lassalle ?
Pour Toyal il s’agit de « pressions inadmissibles » mais il semblerait qu’elles aboutissent.
Cependant, dans sa lettre du 6 avril adressée au pdg de Toyal Japon, Nicolas Sarkozy ne souhaitait entraver aucune délocalisation : « J’espère en tout état de cause que votre projet pourra se réaliser dans les meilleures conditions à Lacq ou à Accous.». La prudence doit donc être de rigueur.
Dans ce thriller social où l’information est partiellement relayée et la vérité aussi neigeuse qu’un écran télé par temps de mauvaise transmission, certains ne jouent que l’Elysée, d’autres leur emploi et leur ferme, et Jean Lassalle aura joué sa vie ou à défaut sa santé. Dans un dernier bulletin d’information, Jean Lassalle, au bord de la victoire, a dû être hospitalisé.




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