Je vous ai compris …
Dans l’exercice gaullien du « Je vous ai compris », Jacques Chirac n’est décidément pas très bon, à moins, au contraire, qu’il n’y excelle... Car face à un rejet manifeste du CPE, face à des membres au sein même de sa majorité sollicitant son intervention, pensant qu’elle débloquerait la crise, Jacques Chirac ne retire pas, non, Jacques Chirac étant Jacques Chirac, il promulgue.
Brandissant l’argument attendu de vouloir faire le bien de la jeunesse à son insu, il promulgue cet homme qui n’a pas plus de crédit à l’étranger qu’il n’en a dans son propre pays ; son allocution en est une nouvelle confirmation.
Pas de chance pour Chirac, la presse internationale était devant l’écran.
Le New York Times y consacre aujourd’hui deux pages dans sa Une en ligne. Le plus grand quotidien américain fait presque preuve de compassion. Pour le NYT, en titre, « Notre président a offert une loi de compromis mais les manifestants la rejettent ». La compassion vient surtout dans le corps de l’article, avec cette phrase terrible : « le président fait ce qu’il peut ». Le NYT brosse la situation, la petite guéguerre entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, la réaction massive de la rue, le chômage des jeunes à 22%, Dominique de Villepin, encore, qui s’est engagé à résoudre le problème global et persistant du chômage et y échoue, le nombre impossible de contrats… Et de conclure que le gouvernement n’est pas en prise avec le pays, qu’il est incapable de proposer les vraies bonnes réformes (de fond sans doute), celle du CPE n’apparaissant pas très inspirée au NYT.
La presse internationale, la presse française, les partenaires politiques, les électeurs, attendent si peu de cet homme désormais, que la seule phrase que l’on puisse écrire se résume à : "Chirac fait ce qu’il peut …"
Il promulgue donc, et promet deux aménagements : réduction de la période probatoire de 2 à 1 an et motivation de la raison du licenciement lors d’un entretien préalable.
Mais une motivation dont on ne sait pas si elle sera orale ou écrite. Orale, en effet, quelle valeur aurait-elle devant les Prud’hommes ? Vraisemblablement on s’achemine vers cette motivation pour la forme.
Dans cette perspective où tout demeure tacite et non écrit, si l’employé se sent lésé, mis à la porte pour de très mauvaises raisons, le recours légal des Prud’hommes est illusoire, l’entretien de motivation du licenciement ne permettant pas au salarié d’engager les poursuites. C’est pourtant à ce recours parfaitement vain des Prud’hommes qu’appelait le Conseil Constitutionnel en déclarant la loi conforme à la Constitution. Imaginez la scène : je souhaite faire un procès à mon employeur qui m’a déclaré m’avoir licencié parce que, eh bien … « ma gueule ne lui revenait décidément pas ». « Vous en avez la preuve, lui rétorquera-t-on ? » « Heu…non, ça s’est passé à la pause café dans son bureau… ». « Au suivant !»
Bref, aucun recours !
Jacques Chirac n’a pas manqué de se cacher derrière la constitutionnalité de la loi pour justifier sa promulgation plutôt que d’oser dans un contexte pareil la retirer.
Deux aménagements qui déjà ne suffisent pas et font réagir les partenaires sociaux totalement discrédités par cette promulgation, et les 3 millions de manifestants avec eux, auquel s’ajoute une opinion défavorable à 63% au CPE. Malgré le fameux, « il n’y a ni perdant ni vainqueur » de Jacques Chirac, syndicats de salariés, d’étudiants et lycéens, CGT, FO, CFDT, UNEF, UNL, etc., maintiennent donc l’appel à la grève et à manifester, mardi prochain.
La Belgique étrille Chirac. Pour La Libre Belgique, « Chirac louvoie mais le blocage subsiste ». Tandis que Le Soir titre, « Chirac précipite sa fin de règne ». Pour ce quotidien peu amène, notre Président « n’est plus que la marionnette entre les mains d’un autre homme… »
Et cet homme, c’est DDV, Dominique nique nique la vindicte qui s’élève...
Car Chirac avait la possibilité de « ramener » le CPE devant l’Assemblée Nationale. « Ramener » étant un bien grand mot, l’article 49.3 ayant d’emblée évincé la voix parlementaire démocratique de l’Assemblée Nationale. De fait, si nous élisons nos députés, cette loi n’a jamais été votée par l’Assemblée Nationale et ne le sera plus.
Seulement voilà, ce faisant, Chirac aurait discrédité son Premier Ministre, et cette fois-ci, il ne le veut pas. Les railleurs parlent d’hypnose...
Mais soyons lucides, que pouvait-on attendre de l’homme de la Dissolution de 97 ? « Je dissous l’Assemblée Nationale… » Un grand moment de politique. Il possédait une majorité parlementaire, mais pour lui, pas encore assez forte. A l’issue de cette dissolution et des nouvelles élections, il devra composer avec une majorité tout autre. Ha ce grand Jacques …
Et c’est Dominique de Villepin qui, à l’époque, lui avait soufflé ce coup grandiose. Quel couple ! Deux vraies terreurs dans un tournoi d’échecs !
Jacques Chirac, ça n’a pas échappé à un journaliste goguenard de El País, arborait des lunettes hier soir. Des lunettes couleur taupe. Une couleur de montures qui donnait la couleur du… discours. Doit-il en changer, lui qui n’a pas su voir et considérer les 3 millions de manifestants dans la rue ?
De cet homme, El País a choisir ouvertement de se moquer : « Su palabra era ley. Todo el contuvo la respiración. Sonó la Marsellesa.” Sa parole ferait loi. Tout le monde retint sa respiration. La Marseillaise retentit : Mes chers compatriotes, depuis plusieurs semaines... " Le son est en décalage avec l’image, et cela, pendant plusieurs minutes. Le Président de la République recommençait à porter des lunettes, tout un symbole…. »
Chaussant ses lunettes à courte vue, Jacques Chirac a préféré complaire aux électeurs de son parti plutôt que de rendre le respect qu’ils méritaient aux plus de 80% d’électeurs de gauche, du centre et de droite qui l’avaient élu, par nécessité et non par choix, pour faire face à Jean-Marie Le Pen lors des dernières présidentielles. Une catastrophe nationale. Jacques Chirac ne s’est jamais montré digne des conditions exceptionnelles de sa réélection. Dans un contexte exceptionnel on attend un homme exceptionnel. Une fois de plus, il ne sait démontrer qu’une chose : qu’il ne l’est pas.


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