"VOLVER" : Partir, c’est revenir un peu
« Volver », dernière perle de Pedro Almodóvar. En compétition à Cannes, le cinéaste espagnol, à la fois aimé et maudit de la quinzaine, va-t-il être récompensé par la palme d’or ?
Le rôle fort incarné par Penelope Cruz se prête en tout cas indubitablement à un prix d’interprétation féminine.
« Volver » signifie « revenir » en castillan. Et des retours, on en dénombre quatre.
Une mère interprétée par Carmen Maura revient hanter ses filles pour régler une vieille dette du passé.
Carmen Maura, qui, elle aussi, revient en force dans le cinéma d’Almodovar, dans un rôle qui la vieillit mais où elle s’exprime bellement en Clytemnestre rassérénée, polie par le temps et les larmes.
Le cinéaste lui-même qui revient dans sa région natale, La Mancha. La région de Don Quichotte, le chevalier dégingandé, avec son vent qui rend fou en ne cessant de souffler. C’est donc la région d’Almodóvar qui filme sa superstition, qui filme sa poussière, la grande maison de tante Paula, petite chose au visage mangé par d’énormes lunettes. Murs à la chaux bordés de mosaïques « bleu Klein ». Recoins de pièces où se cacher.
Et enfin le retour du refoulé ; le retour de la vieille boîte enterrée sous un mètre de circonvolutions cérébrales. Car revenir, c’est aussi reproduire et parler pour que cela cesse.
Du côté de ceux qui n’ont jamais eu à revenir, le rôle titre. « Pénélopé » joue Ra-i-munda, la vraie star du film. Convaincante comme jamais, elle nous prouve qu’elle vaut beaucoup mieux que tous ses rôles passés dans de grosses superproductions américaines. Comme si, de jouer dans sa langue, lui permettait enfin d’exprimer l’excellence. Mère d’une adolescente qu’elle protège, elle prend son destin en main. C’est une maîtresse femme. Qu’elle affronte l’innommable ou doive préparer au pied levé un repas pour trente personnes, elle fait toujours face. Proche de sa sœur, Sole, la moche attachante, la fratrie va se souder un peu plus quand la mère reviendra d’entre les morts. Décédée dans un incendie qui l’emporta avec son mari, les rubriques nécrologiques ne vous disent pas toujours tout…
Lola Dueñas qui interprète Sole, la vieille fille qui coiffe à domicile, est remarquable.
Yohana Cobo dans le rôle de la fille de Raimunda, contrainte de vieillir trop vite, ne fait pas mentir la qualité du casting.
Le genre du film ? Inclassable. Comédie dramatique ? Drame à suspense ? Drame sans complaisance doloriste ? Film à tiroirs.
Dans le cinéma Almodovar, nombre d’histoires de femmes, c’est encore le cas ici. Les hommes sont cantonnés à des rôles de figurants après avoir été, de façon exceptionnelle, plus au centre dans « La Mauvaise Education » qui traitait, avec subtilité (toujours), d’un sujet pesant.
Car Almodovar ne s’en cache pas, il préfère filmer les femmes, il préfère ce qu’elles trahissent. Leurs casquettes de super-héroïnes. Fille, sœur, épouse, mère, amante et même garde-malade. Leur solidarité pas toujours évidente. Leur tendresse vengeresse, l’alliance étrange de la passion et de la responsabilité. La responsabilité pas seulement dans l’absolu, la responsabilité assumée au quotidien.
Bien sûr, « Pénélopé » n’est pas seulement juste, elle resplendit, irradie. Elle ne se contente pas de dégager de la force. De rendre hommage à des actrices immenses comme Sofia Loren par la tenue, la coiffure, la hauteur, le rôle. Le réalisateur, qu’on ne peut soupçonner d’être salace, cadre les décolletés, les jupes tulipes. Surtout belle par la détermination qu’elle affiche et ce rôle de lionne qui défend son petit, mais également voluptueusement belle à l’écran. Les plans ne sont ici que sainement esthétiques et ne servent pas un voyeurisme désormais banal qui se finit toujours dans la chambre à coucher. Ceux qui attendent Penelope dans un rôle de femme fatale seront donc déçus.
Pourtant Pedro est tombé « amoureux » de Penelope et cela se voit ! « La regarder – dit-il – a été un des plus grands bonheurs de ce tournage ».
Dans ce film, il y a encore Augustina (Blanca Portillo), la voisine, qui, fauchée par la maladie, obsédée par la disparition inexpliquée de sa mère, veut interroger les morts. Dans La Mancha, la nécromancie, on vit avec, et on ne sait même pas que ça s’appelle comme ça.
Comme toujours chez Pedro, les situations s’enchaînent, incroyables, un peu invraisemblables et au final crédibles tant les liens qui unissent ses actrices semblent vrais, les caractères en présence, les relations qui se nouent, sincères. Pedro a grandi. Il n’est plus le cinéaste déjanté des débuts, des comico-délirantes pulsions sexuelles, il a gagné en sagesse, en maturité, bien sûr, mais aussi en cohérence dans ses scénarios. Qu’on se rassure, il n’a rien perdu de ce qui fait sa différence et la différence à l’écran. Si l’on devait lister les sujets auxquels s’est attaqué Almodovar, et toutes les situations de vie extrêmes, graves, ténébreuses, douloureuses mais perçues à travers des femmes, et traitées avec sensibilité, amour, et des dénouements rarement moraux ou à tout le moins consensuels, on se dirait que cet homme décidément a un grain, et… l’on en redemande !
Nous terminerons par la scène d’ouverture. Almodovar a voulu rendre hommage au cinéma italien de l’âge d’or. D’emblée la scène liminaire, la façon de filmer ces femmes qui balaient, synchrones, les tombes de leurs défunts, et enfin les tenues choisies, nous l’évoque. Puis le débit de l’espagnol qui roule dans les gorges et les phrases très drôles un peu décalées, émancipées, marque de fabrique d’Almodovar, retentissent et l’on ne pense plus à Fellini, Visconti, Ettore Scola…
A voir en VO sans y manquer, vous y perdriez, non seulement en saveur, mais passeriez à côté de ce qui participe grandement à la magie du film – la langue étant toujours un peu de l’âme du cinéma d’Almodóvar.
Encore une fois la BO est étonnante. Celle de « Parle avec elle » avait été remarquée à Cannes. Contrairement à ce qui se fait à Hollywood, ici pas de bruit, ni de nappes sonores de supermarché, mais de la musique.
La musique épouse les scènes les plus simples comme les plus bouleversantes du film.
Vous refoulerez vos larmes sur le classique de Carlos Gardel, « Volver », interprété par Estrella Morante. Et si ce n’est pas le cas, consultez, c’est un moment si émouvant !
Mêmes les seconds rôles, les voisines et copines de Raimunda apparaissent indispensables, apportant l’ingrédient accessoire qui fait tout, la pincée de cumin supplémentaire qui dit la chaleur et la spontanéité de cette Méditerranée des classes populaires.
Un film à ne rater que si vous avez les deux jambes dans le plâtre, quarante de fièvre, et une tonne d’autres bonnes raisons à aligner en guise de billet d’absence.
Le site du film : http://www.volver-lefilm.com/


Je crois que tu m'as donné envie d'aller le voir. J'avais jusque là un peu de retenue mais là...
Rédigé par: Emilie | 22/05/2006 at 14:59
Ha oui, vas-y ! C'est un Almodovar grande cuvée !
Rédigé par: Elise Mark-Walter | 22/05/2006 at 15:01
"Volveeer", ça me donne envie de chanter en frappant mes deux mains de manière très andalouse (mes origines remontent). Almodovar, en voilà un que je connais bien, pour avoir étudié en cours d'espagnol la plupart de ses oeuvres: et quel bonheur!!! Torturé, pétillant, sachant filmé ses "femmes" (et les femmes) comme personne d'autre, encore un autre film à voir et à mûrir. Et l'affiche est sublime!!
Et un commentaire de plus, un. Et après tu dis que ton lectimat est en baisse! LOL
Rédigé par: EmilieG | 22/05/2006 at 15:16
Alors, Emilie, si tu ne l'as pas encore vu, tu vas te ré-ga-ler. Sans avoir d'origines espagnoles je comprends l'espagnol et je suis toujours touchée par l'émotion mi-rocaille mi volcan que charrie cette langue. Allez, encore un commentaire d'un bloggueur qui me dira avoir acheté et surtout avoir adoré le champagne que je promeus plus bas (pour pas un kopeck! c'est purement désintéressé!), et promis, i smile like a banane. A votre bon coeur, amis bloggueurs... :DDD
Rédigé par: Elise Mark-Walter | 22/05/2006 at 15:21