Bad Work ! (Mauvais Travail !)
Pour vous, c’est quoi un journaliste ? Quelle est sa mission ? Ses contraintes, son travail ? Vos attentes ? Est-ce que c’est toujours objectif, un journaliste ? Et puis d’abord, c’est quoi l'objectivité ? Et n'existe-t-il pas plusieurs journalismes ?
A propos de l’ouvrage : Mao, l’histoire inconnue (Mao, the Unknown Story) de Jung Chang et John Halliday paru chez Gallimard, Francis Deron, journaliste au Monde écrivant aujourd’hui sur le site de cette prestigieuse rédaction, section livres, commence ainsi sa recension : « l’'inventeur de la société sans classes à la chinoise était une ordure de première classe. »
Une « ordure » ? Fichtre ! Loin de vouloir réhabiliter l’homme au col de chemise rond et au petit livre… mais voilà comment on fait mal son métier et comment l’on détruit précisément l’analyse consciencieuse d’un auteur en le ravalant, en croyant l’encenser, à un mauvais brûlot..
Voyons voir la suite : : « Il était difficile d'en douter depuis de nombreuses années ; mais lire page après page l'exposé clinique le plus méticuleux à ce jour, sur ce volume aussi énorme que salutaire, récompense de la patience. »
Dommage. La deuxième phrase moins ordurière, plus rigoureuse et centrée sur le livre à chroniquer, était plus dans le ton de ce que l’on est en droit d’attendre d’une chronique littéraire. Et dans la suite de son article, le journaliste-chroniqueur de s’écarter encore du livre pour juger et étriller les intellectuels qui s’étaient fourvoyés à croire en l’impitoyable et sanguinaire Mao. Ça sent la vindicte et le règlement de comptes…
Et puis pour verser dans l’exercice périlleux du polémiste, peut-être a-t-il fallu le monstre pour que le grand réformateur Den Xiaoping change le visage d’une Chine désormais schizophrène, communiste par protectionnisme, capitaliste par opportunisme ?… Si ça ne réussit pas aux droits de l’homme, ça semble réussir à l’économie. Puisque faisant abstraction des multiples entorses aux droits de l’homme qui continuent de s’y dérouler, les entrepreneurs du monde entier voient la vie en rouge, pariant que la Chine sera les Etats-Unis de demain. Il est vrai que la Chine n’est plus seulement une puissance démographique.
Pour revenir à la chronique incriminée. Ce livre, charge documentée contre Mao, est pourtant sans aucun doute passionnant. Ne nous arrêtons pas aux phrases à l’emporte-pièce d’un journaliste qui s’est oublié en ayant recours à un registre de langue un peu trop vulgaire et agressif : « ordure », franchement...où est passé le « standing » du Monde ?
Je ne juge pas l’homme, bien sûr, ni même son travail dans l’absolu, mais sa sortie de plume dans cet article précis ; et au fond, ne me sers de cet exemple que pour vous inviter à réagir sur ce métier déontologiquement exposé qu’est le journalisme et cette notion exigeante mais périlleuse, ce graal : l’objectivité.
Car ce que je juge, c’est la déontologie du journaliste qui écrit dans le quotidien à la réputation la plus exemplairement objective avec une audience à la mesure de son sérieux. Je juge le journaliste qui n’écrit pas sur un blog ni dans un journal satirique, autorisant, sans jamais négliger une argumentation et documentation sérieuses, de plus grands écarts (contrôlés) par sa nature même, dans la limite où l’on ne tombe pas dans l’attaque personnelle et gratuite ou encore raciste. Remarquez, c'est peut-être parce que je ne suis pas journaliste au Monde que je suis choquée... j'espère que ce n'est pas le cas et que quel que sera mon parcours, respectant mes sources, mes lecteurs, ma "mission," et une certaine tenue dans la langue, je ne traiterai pas, même le pire des monstres, d'ordure dans un article.
Avoir une opinion et l'exprimer, c'est essentiel, mais c'est le temps du « courrier des lecteurs », ce n’est pas ce qu’on demande à un journaliste. Ou alors avec tellement de formes et généralement dans un contexte de publications (travail de l’éditorialiste). Pas de se croire au café PMU un verre de blanc à la main.
Alors oui, qu’on le dise dans n’importe quelle langue, bad work, mauvais travail. Qu'en pensez-vous ?




Vaste mais ô combien bonne question !
A mon sens, le journaliste ne peut pas être objectif.
S'il choisit un sujet c'est que celui-ci appelle en lui réflexion voire émotions.
Alors doit-il l'être ?
Non, c'est à l'historien d'être précis, objectif et véridique.
Le journaliste est là pour donner son point de vue tout en informant. Ce point de vue doit par contre être fondé sur des faits établis, une argumentation construite et réfléchie.
Il doit amener le lecteur à réfléchir à son tour, à alimenter sa connaissance. Il doit lui offrit un angle de "vue" peut-être différent mais instructif.
De par ce fait, il doit respecter son lecteur.
Pour l'article dont tu parles, le type qui l'a écrit n'est pas journaliste :
Il use d'un procédé aussi répugnant que ceux dont s'est servi sa "cible" et en est de facto discrédité.
Il n'apporte aucune argumentation, aucun éclairage constructif.
C'est aussi un dictateur dans l'âme.
Quel nom lui donner ? Pamphlétaire peut-être et encore...
Rédigé par: DADIER | le 09/06/2006 à 14:32
Pamphlétaire, c'est exactement, ça !
Merci pour ce commentaire argumenté, Dadier. J'aime bien l'analogie que tu fais avec le travail de l'historien. Tu as raison, le fait que le journaliste choisisse un angle rend automatiquement l'article partiel, et en un sens dirigé, à défaut d'être forcément catégorié partial. Pourtant objectivité il y a, mais elle consiste dans l'usage que l'on fait de ses sources. Rigueur et esprit d'analyse critique (et autocritique bien sûr) sont indispensables dans ce métier, ou autant faire autre chose.
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 09/06/2006 à 14:42