Dimanche au muséum. Pluvieux, longue file. Exposition dragons. On la voit de deux façons.
Soit vous êtes un père, une mère, les deux, avec un, deux, trois, quatre enfants, avec ou sans poussette. Soit, vous êtes jeune, moins jeune ou carrément pas jeune, mais sans enfant.
Dans un cas comme dans l’autre, cette exposition ne vous permettra pas d’épuiser le « sens du dragon » que Borges évoquait dans son Livre des Etres Imaginaires en le mettant en parallèle avec notre quête universelle de l’infini… universel : «Nous ignorons le sens du dragon, comme nous ignorons le sens de l’univers, mais il y a dans son image quelque chose qui s’accorde avec l’imagination des hommes. »
Place donc à un monde parallèle au nôtre où cohabitent les dragons maléfiques et les dragons protecteurs, le symbole de l’autorité politique avec le symbole des forces de la nature en lutte. Oui, place au dragon, croqueur de soleil, d’âmes damnées, ou faiseur de pluie. Brrr.
Le dragon a envahi notre langue et nos topographies. Le Drac, rivière alpine, qui, jadis redouté, inondait les plaines cultivées, est un dragon en raccourci. La ville de Draguignan qui s’est placée sous la protection de l’être fantastique. Mais le dragon, c’est aussi le sobriquet dont on affuble la marâtre impossible dans l’élan misogyne que le christianisme s’est ingénié à imprimer dans l’esprit de ses fidèles ; car le mythe de la vouivre découle de la croyance que les dragons enfantaient une descendance hybride en prenant l’apparence d’une femme. Tant de dragons, tant de croyances, tant de significations à en extraire.
Vous avez adoré, et d’ailleurs, vous n’avez pas été les seuls. Vous avez croisé une majorité de vos semblables dont les enfants semblaient tout aussi emballés que les vôtres. Les dragons, petits, ça vous faisait peur et pourtant vous aimiez rêver à cette créature imaginaire, magique et médiévale. Dans votre tête, bien sûr, le monstre volant soufflant les flammes existait.
Dès l’entrée de l’exposition, des dragons bariolés en forme de jouets amusaient vos enfants presque aussi contents que devant Harry Potter. Vous aviez gagné. Deuxième salle, c’est plus sérieux, quelques belles pièces du monde entier. Troisième salle, une mappemonde imaginaire pour localiser les dragons dans le monde et le nom que les différentes cultures leur attribuent. C’est bien fait, ludique, et les salles se succèdent alternant crânes d’animaux réels ayant servis à alimenter le mythe pluriel du dragon avec des pages de bandes dessinées, des animations, des écrans et des jeux pour les enfants. Pour VOS enfants qui pas un instant ne se sont ennuyés.
A la sortie, vous êtes si enthousiastes que vous dévalisez la boutique proposant jeux et livres pour enfants avec dragons pleine page.
Vous êtes curieux de savoir ce que donnera une telle exposition sous les angles artistique, littéraire, religieux, scientifique et ethnographique. Une exposition qui devra concerner des civilisations très dissemblables sur tous les continents du globe. Car le dragon est partout dans nos cultures, et ce, depuis longtemps. Pourquoi ? Vous avez un début de réponse. La leur sera bien meilleure, bien plus complète. Après un bref saut sur le site et espace presse du « MNHN », musée nationale d’histoire naturelle, auquel on accède, c'est normal, par la rue Buffon, vous en attendez monts et merveilles : des éditions rares,
des objets précieux, des fossiles, et même des bijoux Cartier.
Vous pénétrez dans le hall d’accueil de la grande galerie de l’exposition où l’exposition est hébergée un peu en marge. Première impression, c’était à prévoir, le lieu est envahi de familles.
Première salle, bof.
Deuxième salle, la fascination commence : livres, céramiques, urne funéraire en jade, le dragon s’exprime à travers les civilisations et le temps, défiant les siècles et l’hétérogénéité des cultures. Seulement, vous avez du mal à accéder aux vitrines, trop de monde.
Troisième salle, c’est pire, les enfants cachent les explicatifs du planisphère juché sous la mappemonde "dragonesque" qui tournoie dans les airs, en étalant des papiers qu’ils barbouillent. Les parents se fichent comme d’une guigne des parents sans enfants qui voudraient voir. Ça commence mal.
Quatrième salle. Squelette de python, de ptérosaure, crânes de crocodile et de tyrannosaure, car le dragon c’est un peu un mélange de toutes ces bêtes qui existent ou ont existé. Des ailes géantes, un corps énorme griffu et plein d’écailles, une gueule pleine de dents acérées, et une queue sinueuse. Une vraie machine à terrifier les enfants, ou plus sérieusement, machine de guerre pour terrifier l’ennemi en le prenant comme symbole héraldique de la puissance du roi ou de l’empereur. Machine aussi en Europe à fabriquer de bons chrétiens toujours par le biais de la terreur, le dragon, c’est le Mal, et le mal, c’est mal. Bonne illustration, ce dragon en clef de voûte de la région de Metz.
Parfois, il ne faut pas aller très loin, beaucoup moins loin que la Chine pour s'apercevoir que la célébration festive du dragon subsiste. C'est le cas en Belgique, à Mons et Bruxelles.
Retour à notre salle des monstres intitulée "mon premier est un reptile". Hélas, la salle s’y prêtant, les indications étant à hauteur de ce qui ressemble à des sièges, les enfants s’y assoient et vous les masquent.
Beaucoup de difficultés à accéder à une belle édition de Thomas Hawkins. Petites salles où l’on joue à retrouver où se cache le dragon dans la terre, le feu, bref, les 4 éléments. A éviter. Derrière, une salle extrêmement mal éclairée où se cache cette fois la fameuse « draconite »;
cette pierre logée dans le crâne du dragon qui arriverait à bout de tous les maux, y compris de l’impuissance sexuelle. Chez nous, on y croyait. La suite est belle mais encore une fois trop confuse.
Un sérieux problème d’accessibilité
Comment ne pas admirer un dragon gravé dans l’écorce d’un eucalyptus (Australie, aborigènes), ou un dragon qui accompagne Visnu (Inde), ou l’inévitable dragon chinois aussi monumental que décoratif . Ou encore s'extasier devant le canon en bronze à bouche de dragon (Vietnam), la croix de Cappadoce, les représentations du Quetzalcóatl, et j’en passe et des merveilles qui se dévoilent puis se dérobent à notre curiosité dépitée. On a envie de voir, tout nous aspire et nous inspire, mais on ne le peut. Tout y est admirable mais on ne peut pas l'admirer ! C’est le parti pris "sur-attractif" de cette exposition que je trouve contestable. Sans doute pour la rendre plus vivante et séduire les familles, il fut décidé de mélanger les attractions colorées qui attireraient les enfants avec les vraies pièces de collection rares dont la présentation devait permettre une compréhension globale de la mythographie « dragon » - bien plus qu’un mythe et simple vestige d’une science balbutiante - à travers les civilisations et le temps. Or ce mélange ludo-muséal rejette dans l’ombre des pièces extraordinaires qui sont en plus de cela mal desservies par des explicatifs, soit, trop laconiques, soit auquel on ne peut pas accéder (trop d’enfants qui sans regarder la vitrine vous la masque en faisant tout à fait autre chose), soit très mal éclairés et impossibles à lire. En un mot, vous l’aurez compris, l’écueil de cette exposition, c’est réellement la lumière et l’accessibilité. Quand un écran de télé côtoie un incunable et qu’une longue file se masse devant l’écran si bien qu’il est impossible d’accéder à l’incunable que personne ne regarde, le conservateur et toute l’équipe qui a organisé cette exposition, ont fait un choix qui plaira aux familles et déplaira souverainement à tous les autres.
Est-ce qu’il n’aurait pas été plus pertinent, plutôt que d’alterner le jeu et les pièces de collection, de créer un espace à part avec ateliers éducatifs pour les enfants, jeux, concours, écrans, etc. ?
Boutique
A la sortie, comme tous les autres avec enfants, je me suis précipitée à la boutique pour acheter le catalogue de l’exposition. Très bien fait, superbe en réalité. Avec des photos exceptionnelles – c’est bien simple, vous verrez mieux les plus belles pièces de cette exposition en photo qu’au musée ! + un deuxième livre, véritable mine d’informations, « Dragons, entre sciences et fictions » aux éditions CNRS sous la direction de Jean-Marie Privat. Seul le pluriel distingue le titre de cet ouvrage de celui du catalogue.
Bref, si vous n’avez pas d’enfants, choisissez mieux votre jour ou allez-y pour acheter ces deux livres à la boutique.
Et si vous avez des enfants, courez-y, ils s’amuseront tout en apprenant. Vous avez jusqu’au 6 novembre pour découvrir l’exposition. Vous n'épuiserez pas le sens du dragon, ce sont vos enfants qui vous épuiseront !
Site : http://www2.mnhn.fr/dragons/
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