Derniers empereurs de la chaleur humaine ?
(en photo : chaleur humaine du point de vue félin)
Connaissez un sentiment, une réalité plus forte que la chaleur humaine ?
L’amour, dîtes-vous ? L’amour en est une forme. L’amitié, une autre. Le respect, la solidarité, la générosité, la compassion y contribuent.
Maintenant fermez les yeux. Quelle image en avez-vous ? Une étreinte, un feu de cheminée, un repas partagé ?
Un film ?
Le dernier film du réalisateur-acteur-scénariste belge Lucas Belvaux, (qui, en 2002, avait déjà signé une trilogie étonnante composée de Un couple épatant, Cavale et Après la vie, 3 films se déroulant dans l’agglomération grenobloise ) est pour moi l’occasion de vous parler de cette chaleur qui ne doit rien au soleil ni à EDF, qui n'est pas un concept mais bien une valeur ; une nécessaire aspiration, une belle réalité quand elle existe. Présenté à Cannes et actuellement sur les écrans, "La Raison du plus faible"", titre du film, a convaincu des acteurs de la presse aussi différents que Les Cahiers du Cinéma, Première, Télérama, Libération mais aussi Elle, Le Nouvel Obs, L’Humanité, Les Inrockuptibles ou Paris Match.
LA RAISON DU PLUS FAIBLE
Lièges. Belgique. En l’an de notre modernité. Et un film, « la raison du plus faible » qui proclame tout le contraire : ce ne sont jamais les plus faibles qui gagnent. Charge satirique contre notre société qui casse l’espoir des « plus faibles » pour sélectionner « les plus forts ». Classes sociales irrémédiablement adverses. Les plus forts d’un côté, les faibles de l’autre. Des plus « forts » arbitraires. Leur force, c’est leur conformisme. Leur mérite, d'avoir suivi la voie consensuelle de la "réussite". De prendre l’argent et de se taire.
Ce film est entièrement bâti du point de vue des plus faibles. Sans aménité. Pas de scénario hollywoodien, rien que du réalisme. Rien que la vérité. Un film noir mais un film généreux car d’une justesse remarquable.
Le jeu des acteurs sidère d’exactitude. On sort du film ébranlés mais heureux qu’un film soit enfin sans compromis sur ce(s) sujet(s) rugueux : l’injustice sociale, le chômage, et la question de l’avenir « des prolos », des friches industrielles.
Deux anciens métallos, un ancien braqueur en liberté surveillée qui essaie de se "ranger" joué par le réalisateur, et enfin un jeune père de famille qui ne trouve pas de travail malgré ses nombreux diplômes et qui se sent humilié de devoir compter sur le maigre salaire que ramène sa femme, ouvrière, pour eux et leur enfant. Ces personnages partagent la même absence d’avenir. Ce sont des exclus de la société ; leur avenir est égal au néant multiplié à l’infini par la puissance de l’impossible.
Le film s’ouvre sur un premier acteur : l’usine. Plan fort au cœur de l’action sous la palette d’une grue. Des spectateurs qui assistent derrière une barrière au démontage de l’usine. Un homme qui lui a tout donné y compris ses jambes jusqu’à finir dans un fauteuil regarde, impuissant, son usine débitée en morceaux qui valent de l’or. A ses côtés, son collègue qui connaît le même destin, une retraite anticipée de misère. Lui a sombré dans l’alcoolisme. Le plus jeune a beaucoup donné à la société, des années d’études, de diplômes, pour finir par être trop diplômé et n’être « recrutable » par aucune entreprise. Il a cherché assidûment puis a renoncé. Se retirant, Candide résigné, dans son jardin ouvrier, habile à faire pousser ses légumes, s’occupant de son fils, de la maison, en attendant le retour de sa femme. Quand il n’a plus rien à faire, il rejoint ses copains de fortune au bar Pmu du village pour jouer aux cartes. C’est là que la bande rencontre « le quatrième », l’ancien bandit.
QUAND LE DESTIN TIENT À UNE MOBYLETTE...
Tout bascule quand la jeune épouse jouée par Natacha Régnier perd son moyen de locomotion ; sa mobylette est tombée en panne, ses journées sont suffisamment dures et le travail est loin, il faut lui en racheter une.
Les copains sont vite mis au courant cette difficulté. Ils ont l’idée de jouer ensemble au loto. Bien sûr ils perdent.
Le couple n’a pas les moyens, le père oui, il offre un scooter à sa fille, son beau-fils le prend comme un affront. Humilié socialement, incapable vivant ce qu’il vit d’accepter qu’il n’a pas à s’interposer entre son épouse et de son beau-père, se sentant entretenu et subissant sans doute le contrecoup d’une société qui a longtemps fabriqué des « chefs de famille » devant subvenir aux besoins de la famille, ce qu’il ne peut pas faire, il culpabilise, souffre, rongé par la honte. Il fait alors subir un chantage à son épouse : c’est le scooter ou lui ; il lui en offrira un autre, plus tard. Plus tard…
Elle choisit de ne pas accroître des conditions de travail déjà plus que pénibles et choisit le scooter en même temps que sa liberté de choix, il quitte le domicile. Son chantage peut paraître absurde, ridicule voire révoltant du point de vue de l’épouse mais il est compréhensible. Entre temps les copains ont réuni assez d’argent. Mais c’est trop tard le scooter est déjà là, avec l’argent, ils achèteront autre chose. Ils n’ont plus rien à perdre. Ils achèteront des armes.
C’est alors que se monte le plus invraisemblable des projets de braquage. Braquer l’argent des démonteurs de l’usine qui la vendent en morceaux. Braquer pour se faire justice quand il n’y a pas de justice. Braquer pour en finir avec le désespoir. Quand la vie est devenue une prison, s’y retrouver ne fait plus peur.
Ce choix scénaristique peut sembler excessif. Surtout quand on vit à la ville et que notre quotidien, notre environnement, notre cursus nous ont coupé de cette classe sociale. Excessif, il ne l’est pas. Au contraire Lucas Belvaux a su capter la détresse d’êtres humains « en bout de chaîne ».
Que le destin puisse tenir à une mobylette qui tombe en panne... là encore on se récrie, un oeil sur notre iPod, on y croit pas, on ne comprend pas. Une mobylette ça se remplace...comme le reste.
Question de contexte.
EN DÉCALAGE
Car excessif ce film ne l’est que lorsque l’on est tout à fait coupé de la vie de ces laissés-pour -compte que fabrique notre société libérale qui a tout misé sur les services, les e-services, les talents commerciaux, les développeurs, la communication. Les laissés-pour-compte ce sont alors les prolétaires mais aussi tous les cursus humanistes ! Lettres, arts, sciences sociales, les philosophes, les historiens, les encyclopédistes ont été remplacés par les « marchands ». Il faut savoir vendre plutôt que produire – produire nous laissons ce soin aux pays sous-développés. Quant à la connaissance, au royaume flagrant de l’ignorance, connaître devient un talent d’Achille que l’on vous fait payer.
L’addition est encore plus âpre pour ces prolos qui ont passé plus de trente ans à l’usine et n’ont pas grandi comme nous avec l’idée que ce serait dur, très dur, qu’après des études longues il faudrait faire avec le chômage au début au milieu à la fin de notre vie professionnelle, s’adapter, changer d’entreprise et même de métier. Que nos retraites nous n’en verrions la couleur qu’à conditions de cotiser dans une caisse privée.
Eux peuvent plus difficilement se reconvertir. A plus de 50 ans, pas le bac mais un métier qu’ils connaissent sur le bout des doigts, un métier difficile et dans lequel ils excellent. Ces virtuoses de l’acier sont congédiés sans golden parachute, sans stock options permettant de vivre le chômage comme une retraite dorée. Eux quand l’usine ferme, leur vie part avec.
BRAQUER L'ESPOIR
Alors quand ils décident de braquer ceux qui font de l’argent , beaucoup d’argent avec cette usine à qui ils ont tout sacrifié, ils ont l’impression de reprendre ce qui leur appartient et on se dit que ce braquage n’a rien de « romanesque ». Il est parfaitement crédible dans la vie réelle. Ce braquage est leur projet, leur baroud d'honneur. Ils retrouvent l'espoir.
Que le jeune interprété par Eric Caravaca se soit joint à l’entreprise, malgré sa famille, ses diplômes, paraît plus discutable mais pas impossible car le film pose également la question de l’avenir des « intellos précaires ». Ces surdiplômés voués au chômage car orientés vers la recherche qui recrute peu, faute de moyens et forts de connaissances pures mais plus difficilement applicables en entreprises. C’est un choix de société. Nous ne mettons pas assez d’argent dans la recherche.
Les intellectuels, les vrais intellectuels sont voués à régresser et les chercheurs à s’expatrier.
Entre l’interprétation, la maîtrise des lumières et du sujet, Lucas Belvaux aussi habile réalisateur qu’acteur puissant réussit un film étourdissant de justesse. Dur, implacable, vrai parce que n’ayant pas cherché à séduire, à arrondir les angles. Affadir, ce serait trahir. Ce film leur est dédié. Un film pour dire « assez ! » Un film au fond pas si noir. Grâce à la chaleur humaine. Cette fraternité ne rompt pas sous le poids des lois. Elle ne peut pas être cassée par un système injuste. La chaleur humaine est plus forte que le désespoir. Pus forte que l’espoir. Car la chaleur humaine ne s’attend pas, elle se prouve, elle existe, elle tient debout et ne déçoit pas quoi qu’il advienne.
Allez-y ! Courez voir ces derniers empereurs de la chaleur humaine. A +30 ou + 40, peu importe, les salles sont climatisées. Un film comme celui-ci est rare.




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