Vous sentez-vous manipulés par les sondages ?
"Si vous vous pensez manipulé, cochez la case OUI, dans le cas contraire, cochez la case NON. Pour tout autre réponse, cochez : SANS OPINION." A l’heure où le feuilleton Ségolène versus Sarkozy rebondit, ce dernier soufflant la tête à la candidate socialiste jusqu’alors sur un fleuve tranquille, trop tranquille sans doute, une question simple pour une réponse qui, au fond, l’est moins. Pour mieux y répondre, déclinons. Etes-vous une bête à sondages ? Acceptez-vous d’y répondre, comment les accueillez-vous, vous laissez-vous manipuler par eux ?
Envahissants
De nos habitudes de consommation à nos choix les plus personnels, du choix de notre dentifrice à des sondages plus sérieux sur notre comportement addictif (dans le cadre d’une enquête médico-sociale), ou encore sondant nos choix politiques, ils sont partout. Derrière notre caddy, dans l'isoloir et même dans notre lit... Nous en sommes à la fois les cobayes et les consommateurs. Les sujets et les clients. Nous les critiquons mais les lisons et y répondons.
Miroir, mon beau miroir
Alors pourquoi en sommes-nous si friands ? Peut-être pour en apprendre plus sur nous-même et nos semblables. Pour mieux décrypter comment nous agissons en tant qu’individu et non en tant que personne. Car, quand on dit « je », on engage le soi, un « je » intime, mais un soi qui n’est pas le je-nous, pas l’articulation … (filer le jeu de mots était tentant) de l'être et du social d'un individu en interaction avec d’autres « je ». Bref, avec les sondages, nous sommes tous dans un « je » de quilles…
Girouette anonyme
Or les sondages, avec leur anonymat de bon aloi (qui peut également fausser un résultat), nous « girouette » une image de nous-mêmes reliés les uns aux autres. Une image de nos comportements sociaux ; et souvent ne nous réfléchissent que notre opinion du moment. Une opinion instable ou simplement mobile pour suivre le mouvement d’une société zappeuse. Miroirs de notre société, les sondages nous renvoient à notre « fluctuat ». Espérons que ce soit « nec mergitur ». Que nous puissions fluctuer sans être submergés, à l’instar de Paris dont c’est la devise.
Leurs limites
Les principaux instituts de sondage, l’étatique INSEE qui dépend du ministère de l’économie, Médiamétrie, Ipsos, TNS Sofres et BVA, pour ne citer que les plus connus, sont fiables dans leur matériel et semblent l’être tout autant dans leur méthodologie. D’aucuns, quand il s’agit de sondage politique, peuvent soupçonner la collusion entre politiques, médias et Instituts de sondage, qui remettra en cause la déontologie des sondeurs mais le problème est ailleurs. Ce n’est pas la déontologie des instituts de sondage qui est en réalité en cause dans des cas flagrants de « manips » mais plus simplement les limites de la méthodologie qui ont été atteintes.
Alain Garrigou, professeur de science politique à l'Université Paris X-Nanterre, prenait l’exemple dans cet article en ligne d’un sondage CSA réalisé en 2001 sur le thème piquant de la sexualité des français. La frange sondée manquant de représentativité, et le sujet du sondage n’y engageant peut-être pas, les résultats furent bien sûr faussés ; c’est pourtant un sujet récurrent, on appelle ça un « marronnier » en journalisme – ce sujet d’ordre très privé n’incitant que très peu de gens à ouvrir la porte de leur chambre à coucher mais combien plus à les lire !
Et puis demeure cet impitoyable écueil : le présupposé que les sondés disent la vérité… Or quand il s’agit d’un sondage électoral, les électeurs de Jean-Marie Le Pen n’avouent pas toujours en dépit de l’anonymat du sondage leurs intentions de voter pour lui… Il y a les fiers et les moins fiers. Les lepénistes convaincus et ceux qui votent Le Pen en croyant envoyer un « message ».
Les sondages politiques se trompent donc souvent, comme se plaisent à le rappeler aujourd’hui les outsiders de Ségolène, qui, à aucun moment des différents sondages effectués ne battraient au deuxième tour Nicolas Sarkozy, j’ai nommé Jack Lang et DSK. Gageons que s’ils étaient à la place de leur concurrente, Ségolène Royal, Jack et DSK prendraient comme un plébiscite ces mêmes sondages qui leur sont aujourd’hui défavorables.
Piégés
Les hommes politiques, après avoir sollicité les sondages pour mieux connaître leurs électeurs, peuvent donc se retrouver piégés par l’utilisation abusive qu’en font les médias. Ceux-mêmes qui en bénéficient ont peur que leurs concitoyens se lassent de leur popularité.
La nature du sondage (sociologique, politique, marketing, ou de divertissement pour différents médias) et l’identité de ses commanditaires décident aussi de sa «vérité ». Une enquête n’a pas le même sens selon qu’elle a été commandée par les pouvoirs publics, la presse ou encore une société dans un but publicitaire.
Orientable
Il est facile de manipuler un sondage, du moins de l’orienter plus ou moins consciemment. Soit en choisissant une cible peu représentative, d’elle-même orientée. Soit en l’orientant par le choix des réponses proposées ; soit à cause de questions peu ouvertes et l’absence de prise en compte du « refus de répondre » qui n’est pas forcément équivalent d’un « sans opinion » - un « sans opinion » au passage suspect et à tout le moins peu valorisant. Etre « Sans opinion », c’est se reconnaître la tête vide – alors que ne pas répondre peut signifier une position bien plus engagée comme : « je trouve votre sondage orienté et décide de ne pas y répondre ».
D’où cette tentative suspectée de fabriquer des présidentiels médiatiques, unissant dans une collusion d’intérêts instituts de sondage et la presse (en particulier le média audiovisuel) en proposant toujours les mêmes sondages d’un côté, et de l’autre, en faisant monter le suspens d’une bataille entre deux challengers.
La fiabilité du sondage dépend également du mode de recueillement des données choisi, selon qu’il s’agisse d’une enquête menée dans la rue (si ce n'est le choix du quartier...) sans aucun renseignement récolté a priori sur la personné sondée, menée à domicile, par téléphone (fréquent), d’un questionnaire auto-administré ou enfin d'une enquête menée via internet (en forte progression).
La marge d’interprétation
Pour avoir déjà travaillé sur des questionnaires sociaux et avoir eu à procéder à leur dépouillement, je peux vous dire que dans le cas de questionnaires renvoyés par voie postale, remplis sans l’aide d’un enquêteur, mêlant réponses fermées et réponses libres, il existe une vraie marge d’interprétation des réponses si on ne veut pas s’accommoder de réponses parfaitement incohérentes difficilement exploitables - incohérences qui procèdent d’une incompréhension du sondage et des questions posées.
Mais erreurs qui peuvent être aussi induites, pour prendre une métaphore de prêt-à-porter, par un certain défaut de conception. Car avant de sonder, il faut d’abord avoir imaginé un questionnaire « béton », lequel, même quand on le croit « verrouillé », offrant peu de champ à la mésinterprétation de la part de la cible interrogée, réserve encore des surprises. Dieu, ce que l’on récolte !
Le goût des face-à-face
Bien sûr si l’on pose la question : voterez-vous pour Ségolène Royale ou Nicolas Sarkozy aux prochaines présidentielles dans l’hypothèse où ces deux candidats se retrouveraient tous les deux au second tour. « Oui ? » « Non ? » « Sans Opinion ? ». Pas de marge d’erreurs possible mais la question de la pertinence d’un tel sondage se posera toutefois. Pourquoi seulement 2 choix de candidats sont-ils proposés ? Pourquoi aucune suggestion d’un autre nom ne peut-elle être faite pour être ensuite prise en compte ? Mais les sondeurs politiques aiment les face à face, quitte à influencer la population à force de lui proposer toujours et une seule alternative. Les sondeurs aiment le face-à-face car il y a moins de risques d’erreur.
Détenteurs de notre vérité …
Alain Garrigou met l’accent sur le hiatus entre sondages politiques et sondages de « divertissement ». Les sondeurs politiques sont catapultés par les citoyens, détenteurs de la vérité, de LEUR vérité, puisque les sondeurs se contentent (a priori) de recueillir notre opinion. Tandis qu’on lit les autres sondages pour se distraire.
Alors, partiaux et influenceurs ?
Il n’hésite pas non plus à indexer la « connivence » qui existe entre la lice de la presse et les instituts de sondages les plus influents. Les journalistes se déclarant trop « satisfaits » abdiqueraient leur devoir d’objectivité en validant et sollicitant sans vergogne l’instrument social et politique du sondage à la manipulation si périlleuse.
On remarquera qu’IPSOS, TNS Sofres et BVA, sont de tous les sondages d’opinion à finalité politique et de tous les sondages électoraux. Il n’aura également échappé à personne que chaque chaîne de télévision en période électorale a son institut de sondage préféré…
Sans valeurS
Et Alain Garrigou de conclure : « Avant toute chose, tous les sondages devraient indiquer la proportion des refus de répondre, devenue indispensable avec l'accroissement des refus de répondre. Peut-être est-il vain d'espérer que l'exigence intellectuelle et démocratique l'emporte alors que d'autres intérêts sont en jeu. Il est probable que les connivences entre sondeurs, journalistes et politiques s'accommoderont parfaitement d'un instrument de connaissance sans valeur. »
« Sans valeur » ? Peut-être mais pas sans saveur… Ne passe pas en machine, ne passe pas au pressing, lavage (pas de cervelles) obligatoirement à la main. Sans valeurS plutôt que sans valeur, le sondage reste un instrument et un instrument intéressant… à manipuler avec précautions.



Bonjour Elise
Tu as raison de souligner cette polution d'information créée par les sondages qui nous fatiguent à l'avance et qui risque de dégoûter plus qu'autre chose. N'oublions pas que ces sondages sont commandés par certains organes de presse dont on finit par se demander s'ils n'ont vraiment rien d'autre à annoncer (tu as de l'avenir tu vois!). Je te rejoins aussi dans la représentativité de ces sondages dont l'histoire a montré les faiblesses et qui pourtant continuent à nous être assènés. Un jeu de dupes peut être.
Bien à toi
Arnimaje:)
Rédigé par: arnimaje | le 25/08/2006 à 15:36
je crois que sondage après sondage, tout ce que ça finit par faire c'est que les gens n'y comprennent plus grand chose. Ils ont l'impression qu'on se préoccupe plus des statistiques que des problèmes et même les plus engagés des débuts perdent de leur ferveur...
Rédigé par: Vanina | le 25/08/2006 à 19:43
Bonjour Arnimaje, bonjour et bienvenue Vanina, je vous remercie de vos commentaires.:)
Peut-être que les sondages, indépendamment de leur utilité quand il s'agit d'enquêtes sociales ayant pour commanditaire les pouvoirs publics, représentent cette dernière tentative chiffrée, statistique plus que qualitative, de se dé-zapper, d'endiguer le glissement du "moi", de se saisir soi-même mutando mutandis dans une société de fast consommation, de fast communication en pleine mutation, de se situer soi par rapport à des millions de semblables le temps d'un sondage. Une tentative un peu maladroite de se comprendre, de fixer son identité sociale qui répond à trop d'enjeux pour être sincèrement reçue. Dommage.
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 27/08/2006 à 16:29
Peut être aussi un brin de machiavelisme ou au moins de manipulation. Un conditionnement en d'autres termes. Cela me fait penser à un certain film.
Rédigé par: arnimaje | le 27/08/2006 à 16:41