Klein, au-delà du Bleu
Au-delà du bleu auquel il donna son nom, ci-naquit Yves Klein.
Artiste avant-gardiste, matrice de glossaires colorés dans l'inconscient collectif.
Des mots comme autant de passerelles entre le peintre, orpailleur de pigments, et nous.
Les mots…
« Bleu », bien sûr. De ce bleu d’un outremer électrique qui n’appartient qu’à lui-même.
« Couleur ». « Absolue ». « Pure ». Klein comme « monochromes ». Le totémisme par « l’imprégnation ».
La tentation du « vide » et cette faconde pour l’habiller par le seul
jeu mystique de la couleur ou par sa confrontation avec la matière «
immatérielle », paradoxalement incarnée.
Des éponges. Des pierres.
Une série anthropométrique
saisissante où le corps fait traces. Pinceau humain déroulant sa vie au fil de l ‘instant.
La tentation du feu. Le scintillement de l’or, illumination ascétique
sans la parure éro-ésotérique de la femme qui habita Klimt. Le fuschia
en écho métallique au cérulée violent.
Triptyque ou réorchestration de la sainte trinité. Puis surgit ce qui doit gésir. "Ci-gît l'espace". Une toile qu’esthétiquement je n’aime pas, ce qui n’est pas
le cas du propos. Car Klein, alchimiste de la couleur, est aussi un
alchimiste du verbe et de la théorie artistique.
Le penseur est admirable.
A la fin de l’exposition « Yves Klein - Corps, couleur, immatériel »
présentée à Beaubourg, c’est le choc de « Ci-gît l’espace*».
L’épitaphe auto-désignée. La dernière bravade. Ou du bon goût oser faire son deuil…La télé a-t-elle pris ce jeu sur le kitsch et l'obscène de Klein au pied de la lettre ? La programmation actuelle semble étayer l'hypothèse.
En 1960, date de l’œuvre, une photographie fut également réalisée montrant Yves Klein allongé, sa tête dépassant seule du panneau doré qui a cet éclat doloriste des mausolées ; ce que confirme la présence incrustée du bouquet de rose et d’une couronne … bleue, sa signature. Klein a voulu représenter sa mort. S‘en gausser. Il a dessiné sa stèle. Il a doré à l’or fin sa pierre tombale, écrit son épitaphe. Est-ce si communément que la danse macabre touche l’Artiste quel que fût son art ou que l’Artiste n’est pas.
Plus que choc esthétique, lequel n’adviendra pas à l’aune de son œuvre, c’est le propos qui retient. S’il choque, ce n’est que l’homme épris du consensus :
« A présent, je me sens particulièrement enthousiasmé par le mauvais goût. J’ai la conviction intime qu’il existe là, dans l’essence même du mauvais goût une force capable de créer des choses qui sont situées bien au-delà de ce que l’on appelle traditionnellement l’œuvre d’art. Je veux jouer avec la sentimentalité humaine, avec sa « morbidité », froidement et férocement. Ce n’est que très récemment que je suis devenu une sorte de fossoyeur de l’art (assez curieusement, j’utilise en ce moment les termes mêmes de mes ennemis). Quelques-unes de mes œuvres les plus récentes sont des cercueils et des tombes. »
Yves Klein. Au-delà de la peinture, lui qui affirmait « mes tableaux ne sont que les cendres de mon art. »
1962. A peine 34 ans. Ci-gît l’homme. L’artiste appartient, lui ,à l’immortalité mystérieuse de l’Art. II a rejoint les météores. Il a rejoint le panthéon sans y rejoindre l’empereur et Hugo. Trop de marbres. Il en aurait changé la couleur.
* Descriptif de "Ci-gît l'espace" : "panneau recouvert d'or en feuilles,é ponge naturelle avec pigment pur et résine stnthétiques, fleurs artificielles roses."
- Addendum – le bleu, la plus chaude des couleurs froides :
Pour Yves Klein comme pour Shelley, « la sensibilité et le sang sont bleus ». Le bleu ou le sacre du goût occidental. Le bleu est devenu si monarchique dans la préférence et précellence que nous lui donnons sur toutes les autres couleurs que nous oublions que ce sacre est récent. Les romains, par exemple, ne le prisaient guère. Le bleu n’était pas encore l’emblème de la communication ou bien connotant de la sérénité et du royaume de dieu !
Mais qu’on l’aime ou l’abhorre, le bleu laisse rarement indifférent.
A Lire « Bleu, histoire d’une couleur » de Michel Pastoureau, médiéviste qui s’est fait une spécialité de l’histoire et sémiologie des couleurs.



Et voilà, je vais modifier mon commentaire et faire mention de ton billet. Il est superbe.... ! Bravo
Rédigé par: Cath | le 29/11/2006 à 20:16
Bille de clown tombe le masque !
... Pour féliciter la superbe avec laquelle tu as réussi à résumer partie de l'homme et partie de son oeuvre... Et là c'est l'historien d'art, c'est l'ex-futur conservateur converti à la communication qui applaudit ton billet (doux comme une déclaration au talent et au génie !)...
Faut-il être fou pour être génial, ou du moins avoir ce grain de génie qui fasse fi du monde présent ? Il peut en être une illustration !
Mais jamais réductible au rang castrateur d'icône !
Oui cette exposition est magistrale car non réductrice aux clichés des salles des ventes new-yorkaises !
Oui ce grand Chevalier de Malte a mis sa vie au service, non seulement des plus démunis mais au service du Beau, de plus Immatériel, du plus bleu de nos rêves... sur sa croute céleste le bleu de Klein devient "Vierge"... vierge de tous défauts...
Sa recherche, ses angoisses, ses doutes, son oeuvre... ne sont pas esthétiques...
Ils sont philosophiques ! Les seuls questions que nous posent cet Homme, sont même métaphysique ! (et rien à voir avec les délires daliesques)
Tout n'est que maîtrise de l'intelligence, au service de celle-ci !
Mais je pourrai en parler pendant des heures...
Alors je stoppe là mes remerciements à ta verve et à l'intelligence d'esprit et de coeur de ta plume, et l'hommage que piètrement je tente de rendre à cet Homme...
Billedeclown, remet son masque !
Rédigé par: Bille de Clown | le 30/11/2006 à 10:31
Oeuvres "philosophiques" et en un sens métaphysiques comme sait l'être l'art au faîte de sa sublimation, je ne vais pas l'apprendre au conservateur. :)
Merci à Toi, Bille de Clown, tu me flattes, je n'ai rien fait, juste tenté de traduire. :) Je me suis efforcée de restituer à chaud la haute rémanence de cette exposition très réussie.
Et Merci Cath pour ce buzz. Que les fans (dont je suis) courent lire ta note sur Scorsese. :)
Bises à vous deux !
Pour les autres, cette expo Klein c'est jusqu'au 5 février 2007 à l'espace Beaubourg.
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 30/11/2006 à 15:09