Médicaments génériques : une menace pour l’emploi, un affrontement sanitaire ?
Après les bienfaits, les contre-indications ? Si l’industrie générique joue un rôle dans la maîtrise des dépenses de
santé, et permet aux pays en voie de développement - comme l’Inde - de
s’imposer sur le marché et ainsi de faire face à leurs propres urgences
sanitaires, des effets secondaires moins souhaitables existent. Ils touchent les leaders du « Nord
pharmaceutique », affectant le coeur de la "Matrice" : l’emploi.
« En vertu de l’accord conclu entre l’Uncam et les trois syndicats représentatifs des pharmaciens (Uspo, Unpf, Fspf), le 6 janvier dernier, le taux de pénétration des génériques devra atteindre 70% du répertoire d’ici à décembre 2006 (contre 63% en décembre 2005) » - source le magazine « Pharmaceutiques.com »
Dans le même temps, le laboratoire anglo-suédois AstraZeneca – au sixième rang mondial- vient d’annoncer la suppression de 5% de son effectif global touchant les emplois de production. Et ce, malgré un CA en hausse de 11% (26,4 milliards de dollars) et des résultats en progression de 28,3% (6 milliards de dollars). Sur un effectif de 65 000 salariés, ce ne sont donc pas moins de 3000 emplois qui seront supprimés.
Ces réductions d’effectifs sont motivées par AstraZeneca par la nécessité d’anticiper la pression économique des fabricants de génériques, qui, jadis minimisée, ne se dément pas. Economiser les emplois pour pallier à la politique collective d’économie budgétaire ?...
Face à cette nouvelle réalité, les laboratoires menacés envisagent donc des stratégies communes, de nouveaux partenariats. L’américain BMS (Bristol-Meyers-Squibb) collabore ainsi avec AstraZeneca pour développer en commun une molécule contre le diabète, et s’est également associé au français Sanofi Aventis pour distribuer le Plavix.
Un partenariat qui pourrait déboucher sur une fusion. Le 31 janvier, le Financial Times renforçait la rumeur du rachat de BMS par Sanofi qui court depuis plusieurs mois dans les salles de bourses. « BMS aurait embauché la banque d'affaires Lehman Brothers afin de travailler avec Citigroup et Morgan Stanley sur l'étude d'alternatives stratégiques à sa portée, en attendant une potentielle offre de rapprochement du français Sanofi-Aventis. »
Si cette rumeur se confirmait, le laboratoire français détrônerait l’américain Pfizer, toujours au premier rang mondial.
Une place qui n’a pas épargné à ce titan d’annoncer fin janvier la suppression de 10 000 emplois, soit 10 pour cent de ses effectifs internationaux. Un plan international de destructuration applicable en 2008.
Question légitime. Les génériques créent-ils autant de postes qu’ils en suppriment ?
L’affrontement est patent. Et les enjeux tout à la fois financiers et sanitaires. Le procès qui oppose Novartis, troisième laboratoire mondial, à l’Etat indien qui a développé une industrie pharmaceutique au quatrième rang mondial par le volume, en est une illustration magistrale.
« Ce procès est la conséquence – peut-on lire dans un article du monde en date 24 janvier - d'une plainte déposée par Novartis le 7 août 2006, à la suite du refus des autorités indiennes de breveter une formule améliorée (cristalline bêta) du Glivec, un médicament contre une forme rare de cancer."
Il aboutit aujourd’hui à une levée des ONG contre le laboratoire suisse.
Mais prendre position ce n'est pas prendre indéfectiblement parti. Le docteur Jean-Hervé Bradol, président de Médecin sans frontières, qui a lancé une pétition contre Novartis, se défend de tout manichéisme : "Nous sommes l'avocat du laboratoire indien Cipla sur cette affaire ? Peut-être, mais demain je serai aussi bien l'avocat de Novartis ou de Sanofi-Aventis avec qui nous mènerons des campagnes humanitaires."
Les enjeux étant colossaux, l’affrontement ne se borne pas à une tectonique attendue Nord contre Sud.
En Inde, Ramesh Adige, directeur exécutif de Rambaxy, (le plus grand laboratoire indien, concurrent de Cipla), a déclaré : "Les innovations, même minimes, devraient être brevetables."
Quand est en jeu l’amélioration sanitaire, guérir davantage et plus vite, véritable progrès humain, véritable gain en qualité de vie, l’innovation n’a pas de prix. A priori.



Vision idéaliste ?
Je crois pour ma part que nous avons tous peur de quitter nos schémas industriels du XIXe siècle pour nous plonger dans la grande aventure des mutations industrielles et technologiques.
C'est en restant spectateur et sur la défensive que nous risquons le plus... nos états ne donnent pas suffisamment à nos entreprises les moyens d'être agressives et de préempter tout ou partie de ces "mutations" et donc d'en garder un certain contrôle.
Aperçu réaliste ?
De la même façon, nous doutons même de la volonté de nos entreprises à vouloir saisir et faire leur ces mutations pour ne répondre, vu de loin et par l'unique prisme des médias, qu'à des logiques financières de rentabilité à court terme et de capitalisation technologique.
Est-ce là l'ambiguïté ?
Un laboratoire pharmaceutique français est en train de grimper en flèche, de façon tout à fait discrète... Il s'est emparer d'un grand nombre de la production de générique...
Mais chut il affiche une croissance à 2 chiffres, et souhaite rester dans l'ombre pour l'instant afin de pouvoir discrètement avancer ses pions, gagner des batailles, et surtout gagner la "guerre des mutations industrielles". Les créations d'emploi y sont très fortes.
Billedeclownment peu dupe sur les angoisses des grands labos qui ont raté un train, et peinent maintenant à retrouver le chemin de la gare pour essayer au moins de prendre le suivant.
Rédigé par: Billedeclown | le 07/02/2007 à 10:52
Bien sûr, Bille de Clown. Cependant, l'ambiguïté est au coeur même des entreprises et groupes qui misent sur la recherche et capitalisent l'intelligence. A fortiori un secteur aux retombées aussi sociétales que la santé. L'apréhension est donc double. La logique financière peut rester performante sans exclure de ses priorités, ni le progrès technologique bien sûr, ni le progrès social, sanitaire, humanitaire, et en un mot : humain.
L'économie au fond n'est-elle pas vouée - à son plus haut degré même de dématérialisation et peut-être même, allons plus loin, à son corps défendant - à nous concerner tous.
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 07/02/2007 à 14:11
Si bien sûr, et même que nous ne devrions pas en faire l'économie ?!
Pardon, je n'ai pas résisté...
Billedeclownment égal à soi-même !
Rédigé par: Billedeclown | le 07/02/2007 à 15:30
"L'Economie ne doit pas faire l'économie de l'économie", BDC, tu as le sens du slogan publicitaire ! :)
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 07/02/2007 à 15:33
Permet-moi de te retourner le compliment, car si l'idée germait derrière mon nez rouge, ta "sentence" est limpide !
Billedeclownment publicitaire ?
Rédigé par: Billedeclown | le 07/02/2007 à 16:16
Merci Elise pour cette analyse. Tu as mis le doigt sur un immense hiatus entre les pouvoirs politiques, les stratégies mondiales des laboratoires, et les acteurs de santé. La question des médicaments génériques est en fait beaucoup plus large que ce qu'il n'y paraît. Elle est au coeur de négociations entre autorités de santé et laboratoires pharmaceutiques qui cherchent à maintenir leur croissance. L'économie de remboursements présentés à l'assurance maladie est très souvent mise en avant par les autorités, les industriels leur opposant la perte de Chiffre d'Affaires et les risques de perte d'emploi. En contrepartie, la création et le développement des laboratoires génériques seraient générateurs d'emplois.
Il est à souligner deux points au détriment des génériqueurs: comme les marques de distributeurs dans la grande consommation, les prix et donc l'activité des génériqueurs sont tirés vers le bas. Il est impossible d'imaginer un niveau d'emploi similaire à celui qui serait conservé par les laboratoires princeps si les génériques n'étaient pas lancés, à niveau de distribution égal. Par ailleurs, les laboratoires génériqueurs sont économiquement fragiles du fait de leur marge étroite, de la concurrence qui s'exerce entre eux, et de la pression économiques des grands groupes comme des assurances maladie mondiales. La valse des créations et rachats d'entreprises génériqueurs aux Etats Unis et en Europe est édifiante.
Je pense que nous sommes en fait en train d’assister à un changement d’équilibre de marché avant tout avec une redistribution des enjeux et acteurs. Le marché mondial va se diviser en deux : d’un côté les innovations coûteuses mais nécessaires pour faire avancer les progrès thérapeutiques et de l’autre un mass market de consommation de soins où la libre concurrence (voulue d’ailleurs par les autorités de santé françaises) joue à fond. Les questions majeures en conséquence sont : comment garantir la conservation de la qualité dans ce nouvel état de fait et en deuxième point, n’est ce pas l’arbre qui cache la forêt en termes de dépenses de l’assurance maladie car il est bien établi que les dépenses de médicaments représentent un peu plus de 10% des dépenses.
Un vaste chantier auquel peu de gouvernements ont osés vraiment se « frotter ».
Rédigé par: arnimaje | le 09/02/2007 à 11:16
Bonjour, Arnimaje, et merci pour ce commentaire d'expert, synthétique et passionnant, qui dégage si bien les enjeux.
C'est ce que j'ai essayé de mettre en avant - et que tu dégages bien mieux que je n'ai pu le faire - la complexité de l'affrontement (et de ses conséquences) entre les laboratoires pharmaceutiques (qui brevètent) et investissent des sommes colossales dans la recherche et les génériqueurs.
Si les génériqueurs indiens avaient à se positionner dans la production de médicaments traitant le VIH moins coûteux - quand le Tiers Monde demeure le plus frappé - un autre point reste à l'actif des grands labos ; le fait qu'ils puissent assurer structurellement le suivi et l'amélioration de leurs produits et soient mieux implantés dans le circuit de distribution.
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 09/02/2007 à 14:23
merci Elise
pour ce qui est des médicaments contre le VIH; les génériqueurs en font. Pas les derniers bien sur mais plusieurs sont déjà proposés. Cela dit, pour les malades atteints du VIH, les produits restent malgré tout inaccessibles car pour eux il faut non seulement la gratuité totale, mais aussi la distribution et la surveillance. C'est bien ce que tu soulignes.))
Quant aux génériqueurs indiens que tu mentionnes, ils tirent assez bien leur épingle du jeu puisque l'un de leurs leaders, Ranbaxy, est aujourd'hui présent en Europe et prospère. Les génériqueurs moins contrôlés du point de vue qualité que les indiens, sont les chinois qui travaillent notamment sur des vaccins.
Pour conclure, les génériqueurs qui se portent bien se lancent dans la Recherche et Développemnt de nouveaux produits qu'ils mettront sur le marché au prix fort(Teva, Apotex, Ranbaxy, etc..). No comment.
Rédigé par: arnimaje | le 09/02/2007 à 17:39
Merci Arnimaje d'étayer une question complexe. La répartition géographique, positionnement sur le vih, faible coût de leurs médicaments (quoique pas assez) et fléaux du tiers-monde, avec parfois des améliorations dans les médicaments proposés, expliquent le soutien des ONG aux génériqueurs, mais ta conclusion explique aussi que leur adhésion n'est évidemment pas unilatérale et inconditionnelle mais soumise à des conditions et à des contextes socio-économiques de production, de marché, de distribution et d'amélioration. Pour les génériqueurs, le social et l'humanitaire (qui est souvent d'abord une production locale) est une rampe de lancement, un marché ni plus ni moins et les plus importants aspirent très vite au prix fort et au brevet. Avec une surveillance entre génériqueurs en concurrence.
A noter aussi que quelques médicaments génériques - corrige-moi si je fais erreur - distribués en France arrivent, à présent, ce qui est un comble, à dépasser le prix du médicament qu'ils ont copié.
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 12/02/2007 à 11:40