De Bombay à Buffon
Je vous ai laissé quelques jours et vous retrouve avec grand plaisir pour une chronique littéraire, salon du livre « oblige ».
Celui-ci, cette année, augurait des meilleurs crus et ne déçut point.
Il vient de s’achever, et, carafé, le large choix qu’il offrait à ses
visiteurs se décante.
L’Inde et ses dix-huit langues officielles (constitutionnelles) y était
à l’honneur. Sans surprise, sur les étals des éditeurs ou libraires,
les oeuvres traduites de l’anglais y demeuraient plus nombreuses que
celles traduites de l’hindi, tamoul, ourdou, bengali, malayalam… Les
nombreux auteurs en langues vernaculaires, s’ils connaissent plus de
succès dans leur pays et région où leur langue se pratique, ne sont pas
aussi exportables que les écrivains indiens qui écrivent en anglais ; appelons-les "anglo-scriptoriaux". Ce n’est pas choix de capacité. Certains écrivains indiens anglophones
parfaitement bilingues ont préféré écrire dans leur langue de cœur,
leur langue natale. Ce choix linguistique est le plus honorable qui soit. Ces « auteurs
vernaculaires » sont aujourd’hui les gardiens de la diversité
culturelle de l’Inde. Ce patchwork, aussi précieux que complexe, de
saveurs, d’idiomes, de religions, d’Etats,… puissamment fédéré. Ce
continent traditionnel qui se fond telle une anguille dans le "Dallas" impitoyable de la globalisation. Ce paradoxe vivant. Feuilletons-le ensemble.
Dans un pays qui admet déjà 18 langues officielles – le sanskrit, langue sacrée, n’en fait pas partie - mais où l’hindi, la langue de Delhi, domine, sans toutefois être accepté et compris dans tous les états, l'anglais n'est pas une langue de plus, la langue de trop.
En Inde, la langue de l’ancien envahisseur, se substitue donc à la première langue indienne pour... communiquer. Première langue enseignée, c'est tout à la fois la langue du commerce, du business et des élites. Pour les écrivains qui en ont fait le choix ce n’est pourtant pas qu’une langue de communication, non plus qu’un signe extérieur d’ascension sociale. Ces indiens issus des classes favorisées, ou britanniques d’origine indienne, voire nés en Inde, (Bombay), à l’instar de Rudyar Kipling, écrivent dans LEUR langue. Une façon de faire la nique à l’épisode colonial ? Force est de reconnaître que l’Inde a si bien assimilé la culture des adversaires de Gandhi que ce qu’elle en fait fascine souvent davantage que ce que le britannique pur beef peut lui-même produire. Bien sûr, c’est excessif. Shakespeare, Byron, James Cook, Burton, la reine Victoria, Agatha Christie… le thé Lipton, J.K.Rowling !?
Trêve de "Potterie", retournons à nos in-4. Dans ma sélection, cette année, une part belle faite aux fictions plutôt qu’à l’essai. Un délaissement temporaire de la poésie et du théâtre.
De l’incontournable « Défi indien » aux « 21 chevreaux d’Irulappa Câmi », en passant par la fragrance entêtante de « Camphre », du "Narcisse Noir" ou des "Saveurs Assassines", je vous ferai partager quelques-unes de mes trouvailles au gré de leur écossage.
Evanoui le patchouli, voilà une autre actualité livresque bien exaltante. L’édition en La Pléiade
du naturaliste français le plus vivifiant qui ait existé : Le comte de Buffon. Seul bouffon pour les ignares….
Il est presque aussi connu et recherché pour l’illustration de son inventaire de mammifères, oiseaux et autres merveilles naturelles, que pour la littérarité et valeur historique de cette œuvre majeure et magistrale dont il est l’auteur. Tandis que les éditions anciennes sont couramment débitées, pis qu'en boucherie ; Dépouillées sans vergogne de leurs illustrations vendues à part ; Un vrai massacre ; Les œuvres de Buffon sont enfin publiées dans la prestigieuse collection La Pléiade de l’éditeur Gallimard. Il fallut attendre le tricentenaire de sa naissance. Sur les 36 tomes existants de l’œuvre originale de la seule "Histoire Naturelle", un choix a bien sûr été opéré, quoique que le papier bible autorisât l’édition en un seul volume de quelques 1760 pages.120 illustrations ont été ainsi retenues. Edition sous la direction de Stéphane Schmitt avec la collaboration de Cédric Crémière, préface de Michel Delon. Au sommaire, « Réflexions sur la loi de l'attraction et autres textes - Histoire naturelle générale - Histoire naturelle de l'homme - Correspondance avec la Sorbonne - Discours sur le style - Histoire naturelle des animaux - Des époques de la Nature - Histoire naturelle des minéraux. » Un sommaire gastronomique !
Né en 1707, décédé en 1788, intendant du jardin du roi, emblématique de son siècle dont il ne connut pas l’achèvement et la transition sanglante vers la République que permit la Révolution, Buffon fut le savant le plus connu et lu de son siècle.
Sur la question de la scientificité de ses théories, nous n’avons plus de mal à trancher. Les théories de Buffon sur la génération et l’histoire de la Terre sont inexactes ; ce qui n’enlève en rien à leur valeur testimoniale, à leur langue, à cette extraordinairement dense travail taxinomique, à leur incroyable saveur. En revanche, son "Histoire de l’Homme" lui vaudra sans conteste la paternité d'un discipline nouvelle : l'anthropologie.
Les plus passionnés, ou simplement curieux, se plongeront avec délice dans ce site du CNRS consacré à l’étude de l’œuvre de Buffon. Les bibliophiles pourront retrouver le descriptif de cette nouveauté La Pléiade (17 mars) et songer à se l’offrir…



Sur l'Inde, l'un des meilleurs (à mon avis) du moment, c'es Maximum Bombay, de Suketu Mehta chez Buchet Chastel. C'est plus qu'un livre, c'est ume immersion totale, la découverte plus que d'un autre pays, d'une autre planète. Un livre extraodinaire - violent et noir, fort et ample.
http://www.passiondulivre.fr/livre-28291-bombay-maximum-city.htm
Rédigé par: Michel | le 30/03/2007 à 14:04
Surprenant voyage de Bombay à...Buffon que nous connaissons si peu. J'ai envie de te conseiller (comme je l'ai dit à Cath l'autre jour) un livre facile à lire «La nuit bengali (Maitreyi)» une très belle histoire d’amour que Mircea Eliade rapporte de son voyage initiatique en Inde (voyage qui a marqué une grande partie de son oeuvre et son Histoire des religions). J'adore Eliade, c'est un écrivain fabuleux. Peu connu en France car historien des religions dans une université americaine. Il adorait l'Inde et les déscriptions qu'il en fait sont extra. Voilà pour Bombay.
Quant à Buffon, ton texte me donne très envie d'aller voir le site du CNRs. Alors à plus tard...
Rédigé par: ecaterina | le 30/03/2007 à 22:35
Bonjour Elise,
J'ai comme à mon habitude conservé mes premiers livres de lecture, aussi le premier livre de poche de la très grande Kamala Markandaya, le titre est " Le riz ou la mousson ". Dans ce livre toute la singularité de l'Inde me rappelle que la violence co-habite avec le mystère, le sectarisme, la religion, l'Inde tout simplement. Avec mon amical plaisir. Pat...
Rédigé par: Patlesarthois | le 01/04/2007 à 11:19
Bonjour à tous!
Michel, je vois très bien le titre dont tu parles, il n'a échappé à ma cueillette que très provisoirement. :)
Ecaterina, voilà un conseil que je note bien vite dans mes envies de lecture, je ne l'ai pas lu mais partage ton admiration pour Eliade. ;)
Pat, c'est tout le pouvoir d'attraction de l'Inde que tu soulignes, merci pour cette suggestion fort tentante. Bonne fin de week-end:)
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 01/04/2007 à 18:30
Bonjour Elise,
Bravo pour ton article sur Buffon.
Afin de bien cerner l'immense entreprise de cet entrepreneur hors du commun et écrivain scientifique sans relâche-il donnait un écu à son valet pour être réveillé le plus tôt possible afin de commencer à écrire- (constituer son inventaire lui a pris plus d'une dizaine d'années-des corsaires envoyaient même des espèces alors inconnues en Europe à "Mr de Buffon" à Montbard), la visite du site industriel des Forges de Montbard, appartenant à la famille Aubin -Taylor, ainsi que la visite au musée géré par M. Nedelec, un ancien parisien, qui est consacré à Buffon (dans la même ville-1h de TGV de Paris, direction Dijon, arrêt Montbard)valent véritablement le détour !
A bientôt j'espère,
Frédéric NICOLAS
www.grizzly-press.com
Rédigé par: Nicolas Frédéric | le 06/04/2007 à 10:13
Bonjour Frédéric, je ne te savais pas aussi féru de Buffon ! :) Quel écrivain et homme de science, remarquable. Merci pour cette anecdote, c'est aussi en raison de la qualité de son inventaire (qui donnera lieu à une vaste et splendide iconographie exécutée par les meilleurs graveurs) qui explique que Buffon, abondamment réédité, demeure un véritable best seller des librairies anciennes et modernes. J'ai justement à vous signaler la parution prochaine d'une très belle édition en grand format et gravures couleurs chez Hazan, (sur Japon ?), sorte de "Buffon des familles" amélioré, je crois, en un tome, comme lui, qui n'aura qu'un seul tort celui d'être vendu très très cher : 300 euros.
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 06/04/2007 à 17:12
D'ailleurs avec mon laborieux anglais, certains indiens, notamment bengalis pour ne citer qu'eux, n'hésitaient pas à me snober comme si je n'étais pas assez éduquée pour eux parce que non bilingue...
Sinon, y a toujours le fameux "L'équilibre du Monde", un roman écrit (en anglais) par l'indien Rohinton Mistry, né à Bombay et exilé au Canada.
Pour finir, je suis tout à fait d'accord avec ce que tu écris l'assimilation etc ; les joueurs de cricket sont les nouveaux dieux en Inde et l'effervescence qu'il y a eu autour de la Coupe du Monde qui vient de se dérouler en Jamaïque était indescriptible avec un événement digne des meilleurs polars : le coach de l'équipe pakistanaise a été étranglé dans sa chambre d'hôtel pendant le championnat...
Rédigé par: Céline | le 11/04/2007 à 15:47
Elise, je viens toute juste de découvrir le blog d'une jeune journaliste qui est partie à l'aventure à Pondichéry. Son blog est excellent : http://lindependante.blog.20minutes.fr/
Rédigé par: Céline | le 12/04/2007 à 00:08
Ha Céline, je note ces bons conseils et cliquerai sur ce choix éclairé de la vraie baroudeuse et globetrotteuse que tu es. ;)
Bonne soirée ! J'aurai plus le temps de vous répondre et de surfer en me régalant de vos blogs, demain. :))
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 12/04/2007 à 20:57