Mon alter Hugo
Oubliez le stress, oubliez le strass. Portez le romantisme grand teint. Allumez un candélabre, pensez à l’Europe, à la saine révolte du génie humaniste défendant les misérables de son temps. Ouvrez 93 (non, pas le 9.3., l’année, le roman), et faîtes tourner les tables. Offrez-vous un billet en première partie de soirée au Théâtre des Variétés sur les Grands Boulevards. On y joue Mon Alter Hugo, le mercredi, jeudi et vendredi à 19 heures et le samedi à 17 heures. Cet excellent spectacle récompensé aux Molières entame sa deuxième année.
Mis en scène (jeu, choix des textes, narration et mise en musique) par Gérard Berliner, un inconditionnel d’Hugo, ce one man show laissera les plus sceptiques quant au parti pris de l’intime (« vous connaissez l’homme, vous allez connaître l’homme ») et surtout quant au mixage entre emprunts et narration, textes et chansons, admiratifs. Le choix des textes est varié et pertinent. Sous-jacent une grande fréquentation de l’oeuvre du génie inclassable mais aussi des biographies qui lui ont été consacrées. Le travail de synthèse, ardu dans une œuvre si dense, mérite d’être applaudi.
Jacques Weber a aimablement conseillé son ami. Doit-on reconnaître un peu de sa patte quand Berliner extrait de l'oeuvre généreuse les plus beaux textes de Hugo consacrés à l’Europe ? Un peu de sa malice dans le portrait de Don Juan hédoniste qui se dégage et s'impose ? Peut-être. Toutefois Berliner reste au centre au point de faire oublier qu’il est Berliner. Il est devenu Hugo. Les discours politiques ne seront pas en reste, non plus que les chansons ; car Berliner n’est pas seulement un comédien convaincant capable d’endosser la stature imposante de Victor Hugo, c’est aussi un chanteur à la belle voix de baryton.
Le spectateur, à l’aise dans son fauteuil moelleux ou son médaillon d’opéra pourpre est vite séduit dès le lever de rideau. Je vous conseille de réserver une loge. Berliner n’a pas eu besoin de se grimer pour être crédible en Hugo. Son complet de velours noir. Sa coupe et puis sa barbe. L’intime fréquentation des textes et le phrasé feront miracle.
Lever de rideau, lever sur les idéaux d’un homme. Passablement insatiable.
Un homme qui symbolise un siècle à lui seul. Lumière sur sa vie
amoureuse, aussi. Le titre de la pièce est brillamment trouvé et éclaire le parti pris intimiste de la mise en scène. Hugo, l'altruiste soudain égoïste dans ses amours et par-là-même accessible, humain ? Enfin, humain...Pantagruélique comme en toute chose qu'il entreprit. Le Balzac politique aimait les plaisirs. Son corps le trahissait. Il ne s'en flagellait pas. Passé depuis deux siècles le dolorisme baroque, l'époque était tout à sa démesure d'une autre manière. Flambé le directoire. Enlisé les ors et fols espoirs du retour d'Egypte. L'Europe monarchique indivise. Le XIXe, monumental dans ses passions exprimées, dans ses ambitions affichées, petit dans sa bourgeoisie. Le regain claudélien n'atteindrait pas Hugo. Trop tôt. Sa bigamie, son va-et-vient
entre son épouse, Adèle, et son amante comédienne qui le suivra jusqu’à
la fin, Juliette Drouet. Et toutes les autres. Entre les lignes, entre
deux livres, dans des lieux de perdition.
Une seule au fond dont il ne se remettra pas. La perte de sa fille, Léopoldine.
Sur son site , Gérard
Berliner nous propose de retrouver quelques extraits de son spectacle.
De l’Hugo dans le texte. Avec sa densité de plume et ses idéaux
chevillés. Un tel charisme si dépouillé de toute ambition que celle de
faire son devoir, que d’accomplir son destin, que d'accoucher des mots puissants qui le brûlent. Que de mettre au service des
hommes sa pensée lumineuse et son verbe verbeux comme doit l’être
l’omelette mais toujours tranchant. Le mot, la phrase, délectable, généreux, précis. Rien,
pas même (ou surtout pas) ses combats politiques n’ont pris une ride.
Hugo qui milite pour les droits de l’enfant - ils travaillaient 72h dès
l’âge de six ans. Hugo qui se bat pour leur instruction, qui milite
pour l’abolition de la peine de mort avec une vigueur et des arguments
d’une puissance rhétorique, d’une conviction rarement égalés ; Hugo qui
milite pour le droit de vote des femmes, pour le suffrage universel, la
liberté de la presse, et l’abolition de l’esclavage. Hugo qui se bat
contre « Napoléon le petit », soit Napoléon III qui de président se
sacra empereur. Un combat qui lui vaudra son exil à Guernesey. Hugo
encore qui se bat pour l’Europe unifiée parce qu’elle serait la garante de la paix
des nations. Hugo, l'idéaliste avant-gardiste qui jamais ne prostitua ses idées et son génie pour son confort.
Hugo qui prendra le parti de la Commune après l’avoir
mésinterprétée. Cet épisode Mon alter Hugo le passe sous silence.
Il fallait opérer un choix.
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Je vous laisse sur ces deux poèmes d’Hugo que Berliner a compilé pour les mettre en musique.
« Aimer c’est plus que vivre » (Textes : contraction de deux poèmes d’Hugo / Musique : G. Berliner)
Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne
Je partirai vois-tu, je sais que tu m’attends
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit
Aimer c’est plus que vivre Aimer c’est plus que vivre
Laissez moi lui parler, incliné sur ses restes
Le soir quand tout se tait
Comme si dans la nuit rouvrant ses yeux célestes
Cet ange m’écoutait !
Aimer c’est plus que vivre Aimer c’est plus que vivre
Maintenant, ô mon dieu ! que j’ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
Elle dort pour jamais
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleurs…
Aimer c’est plus que vivre Aimer c’est plus que vivre
Laissez moi lui parler, incliné sur ses restes
Le soir quand tout se tait,
Comme si dans la nuit rouvrant ses yeux célestes
Cet ange m’écoutait !
Aimer c’est plus que vivre Aimer c’est plus que vivre
Maintenant, ô mon dieu ! que j’ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
Elle dort pour jamais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
Elle dort pour jamais
Aimer c’est plus que vivre Aimer, c’est plus que vivre"
Si ce n'est déjà fait, le temps d'un spectacle, flattez-vous un peu, faites de cet ego remarquable, votre alter Hugo.



Elise,
Quelle curieuse utilisation d'exciper ?
Rédigé par: franssoit | le 07/03/2007 à 20:42
Tu as entièrement raison, Franssoit, et je te remercie pour ce rappel à la sémantique. Ce n'est évidemment pas l'acception juridique que je convoquais. Je croyais utiliser une acception recevable du Littré, du moins en langue classique et littéraire - au sens, d'extraire, retrancher d'un ensemble - et m'aperçois évidemment que non. Je modifie cette phrase. Merci encore et bonne soirée. :)
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 07/03/2007 à 20:56
Hugo, si loin deja, et encore d'actualité, il en faudrait plus comme lui, ou du moins plus qu'on voit ...
Bref coucou me revoila :)
Rédigé par: Groumf | le 08/03/2007 à 13:51
Bonjour Groumf, il en naît sans doute encore, mais ont-il son souffle, le souffle de pas faillir, de ne pas se renier, jusqu'au bout.
Rédigé par: Elise Mark-Walter | le 08/03/2007 à 16:38