PILLAGES
Attention, s.o.s. international. Coréens en détresse, coréens insomniaques. Par notre faute. C’est encore une fois une pub dans le Monde – la mode est décidément à la pub à message, la pub qui interpelle le quidam « façon » « J’accuse » – qui m’a fait revoir ma revue de presse. Dans les pages Asie, datant du 7 février 2007, sur le site de RFI, cette brève : « Un procès pour des livres de la Bibliothèque nationale.».
L’article est assez court pour que je puisse le reproduire ici intégralement :
« C'est une histoire qui date de 1866 et que raconte le Korea Times. A l'époque, les troupes françaises affrontent les soldats coréens sur l'île de Kanghwa. La dynastie Chosun règne sur le pays. Et possède un trésor : les documents royaux de Oegyujanggak. Un total de 1000 livres d'archives retraçant toute l'histoire de la dynastie Chosun. Seul problème : les troupes françaises ont emporté 297 de ces 1000 exemplaires. Aujourd'hui, plus d'un siècle plus tard, ils sont bien rangés dans les rayons de la Bibliothèque nationale à Paris. Alors pour Kim Jung-Ho, l'avocat coréen qui s'est saisi de l'affaire, c'est inacceptable. lI demande tout simplement
que la France redonne à la Corée ces livres qui font partie du patrimoine culturel du pays. Il envisage de traîner le gouvernement français devant la justice. Mais il ne se fait pas d'illusion. Il sait que sa requête a peu de chances d'aboutir. Mais, selon lui, sa requête est légitime car elle repose sur le droit et des faits historiques. »
Voilà pour l’info brute.
Passons à son exploitation
publicitaire. Dans Le Monde (édition du jeudi mars), une publicité pleine page titre ainsi en
lettres rouges : « Incapables de trouver le sommeil en Corée ».
Suit un sous-titre, et un texte nous appelant, nous, peuple français, à restituer ces archives. Un texte dans la même verve lyrique qui était déjà la marque de fabrique de la pub pour UNIBET. La devons-nous à la même agence ? Je vous en livre le début : « Chers amis Français, nous vous sollicitons afin que vous interveniez en notre faveur, vous qui êtes citoyens d’un pays de civilisation très avancée…. ». La souveraineté nationale, hommes politiques et publicitaires y croient plus que jamais.
Et de nous expliquer que nous détenons quelque part dans l’immensité parcheminée de notre BNF, un morceau du Saint-Graal de la Corée, suite à un rapt en bonne et due forme desdites archives par nos forces navales en 1866. Diantre ! Et nous l’ignorions ! Ne croyez pas, je ne me gausse pas. En arrière-plan, un différend diplomatique ou plutôt une promesse non tenue.
François Mitterrand fit l’effort symbolique d’en restituer un volume lors d’un voyage remontant à 1993. Les autres devaient suivre avec la signature d’un marché économique important : la construction du TGV en Corée. Habile.
On peut parfaitement comprendre – quoique les termes de la pub soient volontairement très excessifs – que la Corée veuille récupérer son bien ; d’autant que ce n’est pas là une œuvre dont nous avons d’une manière ou d’une autre tiré profit mais que nous avons classée au milieu d’autres en mésestimant la valeur. La plupart d’entre nous ignoreraient sans doute l’existence de ces archives, ou à tout le moins leur valeur, sans cette publicité et actualité presse.
Alors, qu’attendons-nous pour restituer les 296 volumes restants ?
Au-delà de cette restitution qui ne semble pas sur le papier être si difficile à réaliser, la possession de cette œuvre semblant, outre qu’elle est injuste, nous être passablement indifférente, quand elle est capitale pour la Corée expropriée, la question de la restitution des œuvres d’art est un sujet particulièrement brûlant au sein de tous les pays qui ont un passé colonial et conquérant. C’est bien sûr le cas de la France.
Quelle est la solution ? Créer un observatoire indépendant n’émanant d’aucun Etat et lui confier la possibilité de traiter tous les cas, et dieu sait qu’ils sont nombreux, d’expropriation culturelle ?
Un constat qui nous amènera, pour l’illustrer, à l’Irak : Le trafic
des biens culturels se fait bien au profit des mêmes pays dominants et
toujours au détriment des mêmes dominés.
A relire, cet article de Phillipe Baqué pour le Monde Diplomatique.
« Dès la prise de Bagdad par les forces américaines, le 9 avril 2003 (…) sur les 170 000 pièces répertoriées avant la guerre, 14 000 auraient été volées ; 4 000 auraient été récupérées ou restituées. »
Systématiquement, à la guerre succède le pillage, invariant de nos conflits dirigés par la haine, le mépris de l’autre, la méconnaissance donc de son identité, convaincus que nous sommes que cet autre nous est adverse et inférieur ; sentiment renforcé par la peur de s'ouvrir, la peur de l'inconnu, et toujours cette même cupidité, insistante, dérangeante. La paix ne sera que par la reconsidération de la hiérarchie de nos valeurs, que par le respect et la connaissance.



Voilà une bien singulière histoire.
Qui sait si notre marine n'a pas sauvé ces précieux manuscrits de la destruction ultérieure pendant la guerre de Corée (50-53) ?
Quoi qu'il en soit, ils ne doivent pas avoir une si grande importance pour notre pays (à mon modeste avis) et il serait dommageable d'en faire une pomme de discorde avec les Coréens.
Ton article est l'occasion rêvée d'évoquer un problème douloureux ou deux logiques s'opposent : le patrimoine et la réparation.
Le marché de l'art dopé par les restitutions.
Les records d'enchères sur les toiles de maîtres, provenant en partie d'oeuvres rendues à (des descendants) des victimes du pillage nazi, provoquent la controverse.
"Y a-t-il un «marché de la restitution» ? La question ne choque pas Richard Aronowitz, qui dirige à Londres le service de Sotheby's consacré à la spoliation, ou Thomas Seydoux, directeur de la peinture impressionniste et moderne pour Christie's à Paris, qui répondent oui, sans hésiter."
Sur cette question, j'imagine que le musée de l'Hermitage à Leningrad (pardon Saint-Petersbourg) n'est pas près de livrer tous ces secrets. Les habitudes de l'ère soviétique ont la vie dure.
Rédigé par:Marcus | le 09/03/2007 à 22:37
Mon cher Marcus c'est beaucoup plus clair, ici Elise dénonce la spoliation, qui est un des actes les plus graves dans l'appropriation des biens d’autrui. pat.
Rédigé par:patlesarthois | le 10/03/2007 à 07:54
Elise,
tu as un don.
Tu mets toujours le doigt sur des sujets qui paraissent simples et pourtant, ...
Je ne vais pas faire l'avocat du diable, je pense tout bien réfléchi que ces livres seraient mieux en Corée.
Mais après tout, en quoi ce patrimoine de l'humanité appartiendrait plutôt à la Corée ? Et en Corée, à qui il appartiendrait ? Appartiendrait-il plutôt à un coréen émigré aux Etats Unis ou à un Chinois de Seoul, ou au dictateur de Corée du Nord ?
Et les autres livres, tiens, ils ont été brulés comment ? Par les français de l'époque, les coréens, plus tard ?
Merci.
Rédigé par:franssoit | le 10/03/2007 à 09:45
Encore un problème dans le problème même si, actuellement, Kanghwa est en Corée du Sud. Le cynisme serait de souhaiter que les deux Corée les réclament et de dire aux coréens que la restitution aura lieu pour célébrer la réunification du pays.
Rédigé par:Marcus | le 10/03/2007 à 12:52
Cet épisode pose le douloureux problème de la propriété des oeuvres d'arts et de la façon dont elles ont été acquises. Si l'on suit le raisonnement coréen, on rend toutes les oeuvres acquises lors des victoires ou conquêtes, il serait intéressant de voir ce qui resterait dans nos musées, ceux de Londres ou de Rome. Vider le Louvres, là est l'avenir de la propriété des oeuvres d'art ? La Corée et les autres pays ont-ils les moyens d'entretenir, de protéger ces oeuvres ? Qui va y avoir accès en Corée ? Ne vaut il pas mieux que de grands musées internationaux prennent soin de ces oeuvres, et organisent des prêts lors d'expositions temporaires à succès en Corée par exemple.
Ce raisonnement est peut-être encore un peu colonial, mais il faut en tenir compte dans la survie et la protection des oeuvres d'arts pour les générations futures dans une société mondiale.
Rédigé par:CManu | le 11/03/2007 à 12:05
Je ne suis pas loin de te rejoindre CManu. C'est toute la question du débat sur les spoliations / restitutions. Comme toi je penche plus pour une vision patrimoniale du domaine public culturel que la restitution au domaine privé.
Je pense qu'il faudrait garder ces œuvres et mettre une mention informant le public des conditions dans lesquelles les musées en sont devenues dépositaires. Si l'on ouvre la boîte de Pandore, qui pourra la refermer ?
Reste la question de l'indemnisation. S'en remettre au prix du marché actuel est impossible. Aucun budget culturel public ne peut suivre "l'enchère".
Y aurait-il eu une égyptologie sans les Français et les Britanniques ? C'est tout aussi colonialiste comme raisonnement, mais ce n'est pas sans fondement non plus.
Rédigé par:Marcus | le 11/03/2007 à 21:01
Merci à tous pour vos commentaires. Vous avez soulevé, et c'était bien mon ambition que d'ouvrir ce passionnant débat :), quelques-uns des nombreux problèmes qui se tiennent embusqués quand on aborde la question complexe (dans ses enjeux et mise en oeuvre) des restitutions d'oeuvres d'art et de leur appartenance.
Force est de reconnaître que nous sommes encore très fortement marqués par notre culture colonialiste et insuffisamment prêts à considérer comme envisageable la restitution globale des oeuvres d'art à leur pays d'origine à la condition que celui-ci puisse - je vous rejoins - assurer leur protection et entretien. Mais cette condition est parfois bien arrangeante ; elle pourrait se résoudre en amont par une politique de pacification active, et c'est déjà ce que tente de pratiquer la France, quoique encore insuffisamment. Cet engagement qu'incarne l'ONU et auquel doivent souscrire avec une conviction réaffirmée les grandes puissances mondiales, doit s'accompagner d'une vraie politique de mécénat des Etats pour que chaque pays, politiquement stable, puisse veiller sur SON patrimoine. Car si l'art dans l'absolu de sa beauté nous appartient à tous, il est de prime importance que la notion de patrimoine demeure étroitement liée à la nation avec ses codes culturels propres sans lesquels cette oeuvre ne serait pas lisible. Primordial pour des raisons de compréhension du contexte. Primordial parce que nourrissant une culture. Primordial parce que gage ainsi de la diversité des cultures. Primordial pour garantir à une nation l'exploitation économique de ce qui lui appartient. Dans les pays les plus pauvres, le patrimoine culturel étroitement lié au tourisme est une source économique capitale.
Ce fait n'enraye pas la catégorie politiquement immanente de "patrimoine de l'Humanité" dont l'Unesco est garante et déjà gestionnaire de fonds débloqués à l'échelle mondiale pour assurer in situ la protection de patrimoines menacés, et bien souvent, il est vrai, indéplaçables (ou presque). Au moins les monuments les plus massifs sont-ils protégés de notre occidentalocentrisme bienveillant par le fait même qu'ils ne sont pas enlevables, ou alors, pierre après pierre. Peu à peu nous nous dégageons de notre rôle de pilleur devenu protecteur sans toutefois rendre pour ne devenir des mécènes assurant par une action tant politique qu'économique détachée afin que les pays spoliés puissent eux-mêmes assurer la protection de leur patrimoine. Au besoin, nous facilitons la transmission des savoirs scientifiques nécessaires à leur protection et restauration.
Du pillage, puis rapatriement vertueux... nous passons progressivement au mécénat des cultures à l'extérieur de notre terre, et à l'emprunt d'oeuvres sur notre sol dans le cadre d'expositions temporaires. Ce passage à la notion d'emprunt met l'accent sur le partenariat avec d'autres nations et favorise le dialogue des cultures, enfin à l'égal, enfin réel.
Le marché de l'art dopé par les restitutions ne concerne que la restitution d'un patrimoine dont des particuliers aurait été spoliés, ce ne sont pas les mêmes enjeux ni les mêmes problèmes qui se posent quand il s'agit de restituer une oeuvre à un Etat.
Bien sûr quand l'histoire du pillé a changé parce que scindé en deux, la question du fondement de la paternité ajoute en complexité. Je suppose que dans le cas de la Corée, la géopolitique aura tranché,la restitution en sera faite au partenaire économique, plus propre sur lui, plus droit dans ses droits de l'homme, ancien rempart au communisme, la Corée du Sud. Corée du Sud qui veut croire en la réunification. Ce jour-là, la question du "à qui " sera donc un faux problème.
Rédigé par:Elise Mark-Walter | le 12/03/2007 à 17:41