(Détail du « Bain Turc » choisi par le Musée du Louvre pour la couverture du Catalogue de l’exposition) Il est difficile de concevoir un figuratif plus imaginatif que ne l’est Jean-Auguste-Dominique Ingres. J’en parle au présent car comment parler au passé d’un génie ?
Duel ?
Ce disciple de David, en guerre ouverte avec l’idole des jeunes romantiques, Delacroix, quoique de dix-huit ans son aîné, était convaincant quel que soit ce qu’il peignait ou dessinait. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces deux-là ne s’appréciaient pas, ne perdant aucune occasion de contester le talent de l’autre.
Le peintre d’histoire :
A l’instar de David, c’est en tant que peintre d’histoire qu’il voulut s’imposer.
Pourtant le talent d'Ingres ne se restreint pas à la peinture historique. L’exposition Ingres, qui se déroule au Louvre jusqu’au 15 mai, rend compte de la diversité de son talent. Dessinateur de génie, ses graphites sont incroyablement fouillés, et s’il vous faut lutter avec la foule pour vous en approcher - les dessins ne pouvant se contempler de loin comme le monumental « Jupiter et Thétis » qui vous accueille à l’entrée de l’exposition - vous ne le regretterez pas ! Les subdivisions à la fois chronologiques et thématiques de cette exposition sont bien pensées. « La Grande Odalisque » vous attend à mi-parcours dans la salle des odalisques, le clou du genre étant sûrement « Le Bain Turc » que vous découvrirez tout à la fin de l’exposition juste en face de « L’Œdipe et le Sphinx ».
Subversif ? :
Comme son maître David, Ingres a peint l’empereur, et toutefois avec plus de libertés. Car sous son pinceau, Napoléon, s’il reste impérial, à l’image de cette toile de 1806, « Napoléon, assis sur son trône » ; si la pose est aussi imposante qu’improbable - car impossible à tenir - et la vêture rendue avec une munificence accrue - car Ingres possède un génie de coloriste et un génie pour restituer la texture des étoffes - l’empereur n’en a pas moins les joues grises d’un homme de pouvoir épuisé de travail qui n’a pas assez de temps pour soigner son image jusqu’au bout.
Détail subversif que le sérieux et la maestria de la toile ont pu dissimuler.
Ingres est un peintre facétieux. Qu’il peigne, dans sa période « troubadour », la scène de fine amor intitulée « Paolo et Francesca », ou qu’il imagine pour le salon de 1827, L’apothéose d’Homère », ou encore représente, au plein cœur de sa période d’inspiration chrétienne, dans « La Vierge et l’hostie », une Vierge gourmande tentée véritablement par l’hostie, une Sainte Vierge qui tient plus d’Eve que de Marie, ses toiles à la fois rigoureuses, magistrales et audacieuses, sont truffées de clins d’œil qui rompent avec le sérieux de leur sujet.
Un portraitiste inspiré :
Lui qui redoutait le genre du portrait qu’il appréhendait comme étant le genre le plus exigeant qui soit, n’en a pas raté un seul. Tous ont ce quelque chose, dans la pose, dans le vêtement et la couleur du vêtement, l’expression, qui interpelle. Aucun, quel que soit le modèle, n’arrive à être banal.
« (Le portait de) Monsieur Bertin » impressionne par sa massive fatuité. Ça sent la province conservatrice, le bourgeois qui a réussi. Louis-François Bertin, directeur du Journal des débats, était tout cela.
Mon préféré est sans aucun doute le « Portrait de la baronne James de Rothschild », et non Betty de Rothschild, comme on peut le lire dans la revue L’art. La baronne James de Rothschild est née Betty de Rothschild mais ce n’est pas là le titre de l’œuvre.
Ce que j’admire par-dessus tout dans cette œuvre, c’est l’harmonie entre la somptuosité du vêtement (rappelons que c’est le peintre qui en décidait, préférant telle robe à telle autre) et la douceur de l’expression, une intelligence un peu lasse.
Insatiable :
Ingres est un artiste infatigable qui copie à la perfection des toiles de maîtres jusqu’à donner l’impression d’une grande facilité et d’un référentiel riche, inépuisable. Quand il ne crée pas, il s’exerce en copiant préférentiellement les grands maîtres de la Renaissance italienne, De Vinci, Raphaël, Giotto, qui maîtrisent à la perfection l’art de la perspective et surtout font s’entremêler sacralité chrétienne et goût pour l’antiquité. Mais il copie également le peintre français de la période baroque, Nicolas Poussin, voire des contemporains. Il peut citer tous les maîtres avec légèreté, les grands hommes devant l’histoire, (cf. L’apothéose d’Homère), tout mettre en scène, du mythe à la réalité, du portrait solennel au harem oriental. Et enfin, quand il abandonne le pinceau c'est pour exprimer son talent de violiniste. Le violon d'Ingres, qui a laissé une trace idiomatique dans notre langue, est d'ailleurs exposé dans la salle consacrée à l'influence de la musique sur le peintre mélomane, qui dessine Paganini, Liszt...pour en célébrer le talent.
Des nus habillés :
L’utilisation du nu, bien sûr, est unique. Tant le nu féminin que le nu masculin, même si le nu féminin, à travers la série des odalisques, touche au sublime, ou plutôt il l’atteint. Là encore, pouvoir admirer « La Grande Odalisque », s’étonner une fois de plus de la vertèbre supplémentaire, (encore une licence amusée du peintre), et surtout remarquer la finesse des détails, tous les accessoires de la dame, entièrement nue à quelques bijoux près ; coiffée à l’orientale d’un foulard de soie, le plumeau de paon qu’elle tient,
le bijou, peut-être une broche, nonchalamment délaissé au premier plan. Le bleu du rideau à baldaquins identique à celui du lit. Ne ratez pas non plus « L’Odalisque à l’esclave », exposée non pas au Louvre ni à d’Orsay ni au musée Ingres à Montauban mais au Musée de Harvard. Une fois l’exposition achevée, vous devrez franchir un océan pour l’admirer.
Décidément, le peintre d’histoire est aussi doué pour réfléchir l’histoire et réinventer la mort de Vinci - François Ier se penchant à son chevet - que pour insuffler un érotisme élégant, raffiné et mystérieux, quasi hypnotique à ses modèles nus ; au point que les modèles du peintre les plus habillés sont toujours ceux que le peintre a voulu d’abord déshabiller. Car ses nus n’ont rien de fruste, de naturel. Ils ont de l’assurance, de l’aplomb, presque de l’apparat, ils séduisent sans aguicher. Nous sommes loin du naturalisme de Gustave Courbet ! Les odalisques préfigurent peut-être le pinceau de Klimt avec ses nus monumentaux, décoratifs, ses femmes longilignes, irréelles, saules qui ne pleurent que des bijoux.
Quand vous y rendre :
Un conseil, ne vous y rendez pas en journée, profitez des nocturnes. Mercredi, vendredi et samedi jusqu’à 22h. Il y a moins de monde qui se presse devant les toiles, et quel soulagement que de ne pas devoir se tenir loin de tels chefs-d’oeuvre, rivalisant de ruse pour éviter les formes humaines qui vous les masquent ! Pour en savoir plus : http://mini-site.louvre.fr/ingres/flash_fr.html
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