LA MÔME BLUES : De Paname à Padame, Marie-Line Weber chante Piaf Blues
Mandres-les-Roses. Une ville du 9-4 qu’en bon parisien l’on se doit de snober. Sauf que la ville en question – bravo à eux - a eu plus de nez que les producteurs de la Capitale et programmé la première d’une longue tournée, espérons-le, de Marie-Line Weber qui chante Piaf Blues.
Vous ne la connaissez pas ? Vous allez la connaître.
Sachez tout d’abord que je ne suis pas bon public. Surtout quand il s’agit de chanson française. J’ai beau être à l’affût de ce qui sort, j’ai l’impression que les fondements sont oubliés. Que l’on sait parler ou bien hurler mais certainement plus : chanter. Que l’on sait susurrer tantôt des textes qui se veulent intelligents ou bien gueuler des chansons qui ne cherchent même plus à l’être, mais chanter, ça… Le piaf qui chante se fait oiseau rare. Alors quand il chante autant ne pas le rater.
En vérité, je ne la découvrais pas, je la redécouvrais. Coup de cœur musical, je l’avais laissée à Montmartre pour la retrouver à Mandres-les-Roses, osant un pari difficile : chanter l’inchantable Piaf en la faisant sienne. Mieux encore, en la faisant blues.
On l’entend mais on ne la voit pas encore. Sa voix la précède. Le spectacle s’ouvre sur La vie en rose. La chanson la plus connue de Piaf ; celle qui ne doit pas décevoir … Et elle ne déçut pas. Elle chantera aux côtés de deux musiciens de talent, Jean-Marc Monniot au clavier et Dominique Vernes, tour à tour au sax, à la flûte, à la clarinette et à l’accordéon.
Après La Môme sur tous les écrans, porté par Marion Cotillard, très en gouaille, vous vous dîtes peut-être, Piaf, encore Piaf ? Est-ce bien utile ?
Car Piaf, si souvent reprise, comme chacun sait, nous a trop exposés aux déceptions.
Pour ne prendre qu’un exemple, sa chanson mythique, La vie en rose, a été reprise disco par Donna Summer et Dalida, salsa par Africando, mais aussi par Cindy Lauper, Zazie, Diana Krall, Michael Bublé ou Michelle Torr.
Reprendre Piaf est donc un défi souvent relevé mais rarement avec succès. La magie de la voix gouailleuse de Piaf qui se mue velours quand le chant s’élève, la puissance d’un destin charriant des torrents d’émotions, mettent en garde l’interprète. Le fac-similé n’est pas possible.
Marie-Line Weber le sait. Tout à la fois humble et ambitieuse, son ambition précisément n’est pas de « faire du Piaf ». Elle en a pourtant la voix. Elle est l’une des rares à en avoir les moyens ; que l’on se réfère à sa puissance vocale si magistralement tenue, maîtrisée, comme à sa capacité à transmettre des émotions. Marie-Line Weber, qu’elle chante Piaf, Brel ou son propre répertoire, immanquablement bouleverse.
Mais elle dépassa toutes les attentes. Ne cherchant pas à faire jeu égal en épousant les versions originales. Ne cherchant pas à faire revivre Piaf dans le corset d’une v.o. qu’il ne faudrait surtout pas changer. Ayant décelé dans les chansons de Piaf les bleus à l’âme du blues, elle décida de revisiter entièrement ce répertoire qu’elle connaît si bien sous cet angle neuf. Et ce faisant, elle prend un risque. Celui de ne pas plaire à ceux qui attendent de « la copie » comme à ceux, nombreux, qui n’aiment pas le blues ou qui le croient, le connaissant mal.
Petit rappel. Tout à la fois, genre musical et sensibilité, le blues c’est aussi bien Bettie Smith, John Lee Hooker, B.B.King, que Tom Waits et le solaire Jim Morrison. Le blues, pourrait-on dire, est l’expression la plus intuitive de l’émotion humaine. Originellement chant de liberté de l’esclave dans un Sud raciste qui n’a rien du long baiser pseudo tragique de Clark Gable et de Vivien Leigh. Acoustique, volontiers biographique, débarrassé des fioritures, des cordes oppressantes, le blues va à l’essentiel : la voix. La souffrance. La vérité.
Et le blues est un angle pertinent pour aborder Piaf. Rien à voir avec la reprise salsa de La vie en rose par Africando qui est travestissement tout au plus. Il ne s’agit pas de faire du nouveau à tout prix. Il faut encore faire du nouveau sans trahir. Et pour ne pas trahir, il est nécessaire d’avoir fréquenté Piaf au plus intime de son répertoire tout en ayant la volonté et la force de la revisiter. En ce sens, Johnny Hallyday dont on ne peut nier les qualités d’interprète, a sans doute manqué d’envie dans son interprétation de L’hymne à l’amour, propre et vibrant et cependant enfermé dans un piano voix sobre ne masquant rien d’une interprétation trop proche de l’original ; quand sa reprise écorchée piano-voix-violoncelle de Ne me quitte pas de Brel, elle, fera date.
Mais voilà, pour chanter du blues et même du jazz, il faut encore une fois le pouvoir. Ce sont là deux genres musicaux parmi les plus exigeants qui ne pardonnent pas la médiocrité. Il faut posséder une puissance émotive singulière, investie, un timbre granité sans cesser de chanter juste, avec ses tripes. Et ça, ça ne s’apprend pas, ça ne se formate pas. C’est un don magnifié par la vie, les contingences, les aspérités d’une personnalité qui n’aspire qu’à s’incarner sans modèle, que l’on possède ou que l’on ne possède pas.
Marie-Line Weber indéniablement a ce don et sans doute un beau chemin de vie. Avec sa voix mezzo-soprano, elle peut tout chanter. Y compris Piaf et Piaf blues, sans cesser de rester accessible à un public qui aime avant tout la chanson française aux arrangements parfois un peu faciles.
Quand au faîte de l’émotion, sa voix gagne en puissance, elle éloigne le micro, tient la note, et nous bouleverse. C’est encore Piaf mais c’est autre chose. C’est devenu elle. Mon Dieu, L’hymne à l’amour, Padame avec un soupçon d’orient, La foule, Mon légionnaire qu’elle chante sur un tempo ralenti sont devenus ses chansons. Elle swingue sur Johnny n’est pas un ange, s’amuse avec L’homme à la moto. Avec elle, Les blouses blanches prend une dimension moderne, mise en lumière de nos impasses – on songe à Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucous - tandis que Je t’ai dans la peau rivalise avec le diamant noir I’m fool to want you de Billie Holiday, et triomphe.
Dans la salle, toutes générations confondues, le public est conquis et réagi, bluffé, applaudissant chaque nouvelle chanson comme une recréation. Il y eut des rappels. Quelques deux cents personnes transportées sous les poutres en chêne de la « Ferme de Monsieur » qui accueillait la première de « Piaf blues ». Les auditeurs avaient oublié La Môme pour découvrir Marie-Line Weber. A la fin du spectacle, ils sont nombreux à l’attendre pour connaître son actualité. Quelle sera sa prochaine date ? Quand sortira son album ? Marie-Line ne joue pas les stars. Elle ne reste pas longtemps en coulisses et répond avec gentillesse, sans se forcer. Elle vient d’accomplir une rayonnante performance mais semble plus heureuse que fatiguée. C’est une chanteuse professionnelle généreuse qui accompagne chaque année le Téléthon ; et c’est surtout une chanteuse sincère qui ne cherche pas à chanter pour plaire à une mode, à un agent, à un ego. Elle chante parce qu’elle n’a pas le choix, comme toutes les grandes figures du blues, du jazz, du rock, de la chanson à texte et de la musique classique, Marie-Line Weber a simplement ça « dans la peau ».













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