Pour cette première note, j'ai choisi un sujet polémique. C'est normal, je me présente : Elise, 27 ans, journaliste, pas du tout célibataire, conceptrice-rédactrice quand on lui demande, poète hélas quand on ne lui demande pas, qui a un avis sur tout et que son métier autorise à l’imposer aux autres, gnark ! Et vous ? Gentil boucher, simple pompier, cadre dynamique raplapla rêvant de vacances et d’air frais ?
Poursuivons. Moi, moi, moi...Je suis journaliste indépendante pour la presse payante. Donc, la presse gratuite, a priori, je ne lis pas, je fuis, je méprise, je conspue. Quand j'en croise un exemplaire à l'entrée d'une bouche édentée de métropolitain, je fusille du regard l'objet de toutes nos rancoeurs. Enfin je dis "nos rancoeurs" ... car je vous fais nôtres, celles des journalistes qui se sentent menacés. Pas ceux de la presse gratuite, ha ha ha ...ils ricanent, les renégats… Quant à tous ceux qui ne sont pas journalistes, je me mets à votre place. Enfin… un instant, que dis-je, une nanoseconde ! Non mais vous n'avez pas honte, bande d'australopithèques velus, radins avec ça ! Et vas-y que je vous incendie en règle le pauvre diable qui a osé accepter de le distribuer ou de le placer bien en vue à l’entrée « le gratuit » innommable...
Donc entre le gratuit et moi, c’est la haine. Eh bien ...pas tout à fait. Mon attitude sur un sujet si brûlant - du moins dans notre milieu - est plus flegmatique. Qu'A nous Paris me tende les bras, je l'ignore. C'est l'attitude la plus correcte. La plus digne. Je déplie donc mon exemplaire du Monde Diplomatique, ou de Libé qui n'aurait jamais dû être obligé de couper dans son personnel, et je fais front. Devant moi, un rideau de 20 minutes et de Métro me nargue...Derechef, je m'enfile un tube de smarties, zen...Puis l'interrogation, pourquoi cette Presse marche-t-elle aussi bien et en quoi nous est-elle concurrentielle ? Examinons le contenu. D'un côté des dépêches AFP, de l'info brute pas traitée, du fait divers, aucune analyse, aucun intérêt. De l'autre - A nous Paris - des bons plans pour parisiens pas encore lassés des lieux branchés - maintenant on dit "trendy", seigneur ! - des critiques "culture" réduites au strict minimum vital pour ne pas avoir l'air d'une cloche à un happy hour, et puis ...alors là, c'est la preuve que j'ai lu A Nous Paris au moins une fois : la page « Buzz Buzz » qui fait l’autopromotion de l’hebdomadaire et présente sa brochette d'artistes qui affichent tous leur soutien à A nous paris à l'occasion de son 300e numéro. Eh comment qu'ils ont tenu à y aller de leur petit commentaire ! Sous le nom des artistes, par exemple Chamfort et Dani, on rappelle leur actualité musicale, le titre de l’album (message pas que subliminal : courez l’acheter) et leurs éventuels concerts (courez les voir). Pierre Hermé, sublimissime pâtissier se fait lui aussi son autopromotion en comparant l'hebdo aux macarons (c'est sa spécialité). Même Delanoë, notre maire, sentant sa côte popularité baisser après l'échec des J.O. et les prochaines municipales qui se profilent, devient louangeur, espérant sans doute bénéficier du phénomène presse gratuite. Alors pourquoi ça plaît tant ? Parce que bien sûr, c'est gratuit et qu'à Paris le terrain était idéal. 20mn à l'aller, 20mn au retour, temps moyen minimum que passent les actifs parisiens dans la boîte de sardines crade et puante appelée «métro». Et tout le monde il est gentil de savoir que c’est le gratuit qui a donné son nom au moyen de transport, et non l’inverse … Bénéficier gratuitement de l'un de ces journaux gratuits à prendre à l'entrée du métro et à jeter à la sortie… c'était donc pain béni pour les publicitaires qui rendaient possible la presse gratuite en surpayant les énormes encarts de pub. Souvenez-vous de la couverture dédiée à la réouverture de Quick sur les Champs dans A nous Paris. Pendant leur trajet quotidien, les lecteurs de la presse gratuite sont complètement captifs, ils n'ont pas choisi leur journal en fonction de leurs préférences, (actualités, économie, culture, grandes explorations, presse féminine, etc.), non. Ils l'ont pris massivement pour sa gratuité. C'est ce côté massif de la demande qui a séduit la Pub. Mais également l'absence de discernement qui allait présider à la lecture d'un journal que l'on a au fond pas choisi. Est-ce que l'on choisit de panser sa plaie quand on saigne ? Non. Eh bien dans le métro, c'est pareil, c'est lire un gratuit (avec toute la facilité qu'il y a à l'obtenir - on vous racole à l’entrée pour que vous le preniez ou on vous les entrepose toujours à l'entrée, ce qui vous évite d'avoir à faire la queue à un kiosque et de chercher votre monnaie) ou bien c’est s'obliger à trouver un point dans l’espace vacant qui ne donne pas l'impression à l'un de vos nombreux voisins que vous le fixez avec obstination. Dernière option : fermez les yeux... encore faut-il ne pas rater sa station...Bref, c’est l’angoisse, vous lisez ou vous fixez un point invisible en essayant d’avoir l’air inspiré...
Maintenant pour être tout à fait honnête, le meilleur des gratuits, c'est incontestablement A nous Paris. Le style sans être frappant est dynamique - on a envie de dire gouleyant - et les articles rendent principalement compte des événements de la Capitale. Pas de quoi, donc, en théorie expliquer la perdition de France Soir ni le début de flotte qui pourrit la caravelle Libération.
Autre phénomène expliquant le recul des ventes de la presse payante, le web. L'obligation qu'ont rencontrée les grands quotidiens, et même certains hebdomadaires, de créer un site percutant et de mettre en ligne, à la disposition des internautes une information jadis uniquement disponible sur le support imprimé. Leur parade : y figure l'actualité mais aussi des blogs et portfolios qui créent de la valeur ajoutée avec en compensation une section qui ne peut être lue que par les abonnés qui paient pour ça, et c'est normal. Et enfin, un placement en archives payantes passé un délai tous les articles que vous auriez pu consulter gratuitement dans les premiers jours de leurs mises en ligne.
Alors que faire ? Continuer à miser sur des sites attractifs qui occasionnent beaucoup moins de frais aux sociétés de Presse et rapportent de l'argent via site abonnés, archives payantes, et les bandeaux publicitaires. La Presse écrite n'est pas morte, elle développe juste des parades, est en train de s'adapter à l'avènement des gratuits et la mise en puissance des blogs. Ses armes : la qualité d'écriture et d'analyse, marque de fabrique des grands titres. L'originalité de l'angle. Et puis qui a envie en vacances de tremper son croissant dans son café en lisant sur écran, (ça sent la semaine de boulot…), et qui verra jamais A nous Paris aux Deux Magots ?
La Presse payante ne doit pas se tromper de combat et chercher à faire du "gratuit" payant. Elle ne doit surtout pas baisser de qualité. Au contraire ! Elle doit exalter le brainstorming de ses réunions de rédaction, continuer à étonner toujours et encore par la tenue de ses plumes et son exigence dans la recherche de ses sujets, sa réactivité engagée face à l'actualité. Laissons les gratuits aux transports en commun. Personne ne s'est jamais insurgé de la présence dans le TGV de « TGV ligne », alors faisons la même chose avec les gratuits du Métro.
Suggestion commerciale pour retrouver un peu du lustre économique d’antan ? Développer des distributeurs de presse acceptant la carte bleue sur les quais du métro (et non à l'intérieur des stations, là où sont déjà implantés les kiosque Relay). Ca existe déjà mais peu de titres sont présents et ces appareils sont à monnaie. Toutes les bouches de métro ne sont pas desservies par les gratuits, et passées certaines heures, plus aucun exemplaire n'est disponible. Car c'est sur les quais qu'on trépigne à la vue de la rame qu’on vient de rater et qui file. Hors des heures de pointe, avec 10Mn d'attente devant soi ou peu s'en faut, et un distributeur à carte bleue présentant un grand choix de quotidiens mais aussi de magazines, ne peut que tenter celui qui n'avait pas encore son canard garanti sans H5n1 à lire ...
Avis aux gratuits, y’a pas que le canard enchaîné qui va se déchaîner et monter à l’assaut d’un nouveau public.
Ça vous a intéressé ? Alors suivez ce blog. Ça va déménager du magret, promis ! Et si vous avez besoin de plumes, que vous recrutez, sachez qu’un journaliste indépendant a toujours un peu de temps pour vous. Bye les psychotiques de la grippe aviaire ! Il paraît qu’à la Haute-Jarrie, (dans l’Isère), un lapin a trouvé la mort dans des circonstances douteuses qui feraient penser à ….le chasseur ne s’étant pas dénoncé, son décès demeure obscur...
Flash de désinformation : Chasse Pêche et Traditions aurait l’ambition de lancer son premier gratuit à Paris. Pronostic, 0,01% de lecteurs…les parisiens préfèreraient fixer leurs chaussures plutôt que de subir des pubs pour des boîtes de hameçons…on les comprend ?
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